TRAITÉ DE BRÉTIGNY
après une expédition de sept mois où il a perdu le meilleur de son armée et qui lui a coûté des sommes immenses, l’envahisseur se contente, pour la rançon du roi Jean, d’une somme de trois millions d’écus d’or au lieu des quatre millions de même monnaie qu’il demandait l’année précédente.
C’était encore le quart du royaume de Philippe le Bel que l’on séparait ainsi de la grande famille française, c’est-à-dire la valeur de dix-sept de nos départements actuels : Vendée, Deux- Sèvres, Vienne, Haute-Vienne, Charente, Charente-Inférieure, Dordogne, Corrèze, Lot, Aveyron, Lot-et-Garonne, Gironde, Landes, Gers, et Hautes-Pyrénées, quinze départements entiers ! puis la partie des Basses-Pyrénées alors française, les trois quarts environ du Tarn-et-Garonne ; enfin quelques parties du département du Pas-de-Calais (Calais et le comté de Guines) et de celui de la Somme (comté de Ponthieu). On y avait joint, on ne sait trop pourquoi, le Rouergue, qui n’avait jamais appartenu aux Plantegenêts et dont la possession par les Anglais rendait les communications de Toulouse avec le nord du royaume assez difficiles. Les provinces au sud de la Loire formèrent alors le duché d’Aquitaine désormais indépendant et que gouverna, sous la suzeraineté du roi son père, Edouard, prince de Galles, si connu sous le nom de Prince Noir.
Dans toutes les provinces cédées au roi d’Angleterre, le peuple des villes aussi bien que la noblesse, exprima les regrets les plus touchants ; mais il fallut exécuter le traité, si dur qu’il fût. Le roi de France est remis en liberté et ses premiers actes, en mettant le pied sur le sol, à Boulogne-sur-Mer, prouvent qu’il n’avait pas le sentiment vrai de la triste situation du pays. Ne songeant pas sans doute que ses états étaient amoindris d’un quart, que le domaine de la couronne était frappé dans les mêmes proportions peut-être, il en distrait encore trois provinces pour composer les apanages de ses deux plus jeunes fils, Jean et Philippe. A Jean que le traité de Brétigny vient de dépouiller du comté de Poitiers qu'il avait reçu en 1356, il concède le Berry et l’Auvergne, réserve faite des terres privilégiées ; à Philippe, il assigne la Touraine, érigeant en duché-pairie chacun des apanages de ses trois fils puînés qui sont, dès lors, les ducs d’Anjou, de Berry et de Touraine.
Un an plus tard, le 21 novembre 1361, s’éteignait la maison lucale ce Bourgogne issue de Robert, frère du roi Henri Ier. Le
PHILIPPE VI ET LE ROI JEAN
jeune duc Philippe de Rouvre expirait à l’àg'e de seize ans: il n’avait comme héritiers que les descendants de ses trois tantes paternelles. Charles le Mauvais descendait de l’aînée, le roi Jean, de la seconde, Edouard, comte de Bar, de la troisième. Toutefois le roi de France précédait d’un degré ses compétiteurs, étant oncle à la mode de Bretagne du duc défunt, tandis que le roi de Navarre et le comte de Bar n’en étaient que les cousins germains. Cette proximité fut le seul titre qu'on fît valoir en sa faveur. Il semblait que le ciel, par cette réunion inespérée d’une des plus belles provinces du royaume, eût voulu donner une compensation aux pertes cruelles qu'il venait de subir. Mais le roi Jean, toujours aussi imprévoyant, ne conserva que vingtdeux mois le duché de Bourgogne : le 6 septembre 1363, il le donnait à son plus jeune fils, Philippe le Hardi, à titre d’apanage, en échange de son duché de Touraine trois fois moins étendu.
Pour se tirer de l’abîme où elle était tombée, la France n’avait rien à attendre de ce monarque brave, mais incapable. Il lui aurait fallu un homme habile, mûri par les épreuves qui, durant cinq années, n’avaient cessé de l’assaillir; elle n’avait qu’un roichevalier à qui ses propres malheurs et ceux de ses sujets n’avaient rien appris, un roi alors dans la fleur de l’âge, — il n’avait guère plus de quarante ans — qui pouvait durant les longues années qu’il semblait devoir encore occuper le trône, renouveler avec la même présomption que jadis les désastres de Crécy et de Poitiers et entraîner le pays à sa ruine définitive et à la perte de son indépendance.
La Providence, heureusement, ne le permit pas : le roi Jean, en janvier 1364, avait cru de son honneur de retourner à Londres pour y remplacer un de ses otages, son propre fils, le duc d’Anjou qui s’était enfui. Peu de temps après son arrivée, le 8 avril 1364, il y mourut de maladie, sans avoir atteint sa quarante-cinquième année. Cette mort fut, chose triste à dire, comme l’aurore de notre salut ; car elle fit monter sur le trône son fils aîné, ce Charles qui, peu d’années auparavant, dans l’œuvre de la régence, avait montré la précoce sagesse d’un jeune prince formé à l’école de l’adversité. C’est ce monarque dont les jours étaient comptés — il n’occupa le trône qu’un peu plus de seize ans — qui devait cicatriser la plus grande partie des blessures que le traité de Brétigny avait faites à la France.