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APPEL DES BARONS GASCONS

Le traité de Brétigny fut soumis à un examen minutieux : Charles V consulta les universités et les docteurs en droit aussi bien de l’Italie que de la France. Leur conclusion fut d’admettre l’appel, attendu que le traité n’avait pas été observé par les Anglais et que les renonciations, invalides en soi, avaient encore été invalidées par des actes postérieurs. Ces arguments furent développés dans plusieurs manifestes que le roi fit rédiger au cours des années 1368 et 1369. Le premier grief était fondé : les Anglais n’avaient point licencié leurs troupes aussitôt après le traité et celles-ci avaient continué à exercer leurs ravages. En 1368 même, des brigands, portant le nom d’Anglais pour avoir été en Espagne au service du Prince Noir, avaient ensuite parcouru et pillé le Berry et la Champagne. Quant aux renonciations, elles s’étaient faites, remarquait-on, sans le concours de la nation et surtout des intéressés. Les Gascons se plaignaient qu’on ne les eût point consultés, soutenant que leur pays n’avait été jadis réuni par Charlemagne à la couronne de France qu’à la condition de n’en être jamais détaché prétention qu’ils eussent été fort empêchés de justifier. Enfin le troisième argument, plus sérieux semble-t-il, c’est que le traité de Brétigny avait stipulé que les deux rois renonceraient à leurs droits d’une manière expresse et solennelle. La renonciation formelle de Charles V à la suzeraineté sur les provinces cédées et celle d’Edouard au trône de France et aux provinces qui, au nord de la Loire, avaient appartenu aux Plantegenêts, devaient être consignées dans des actes spéciaux et échangées, sous forme définitive, à Bruges. Cet échange n’ayant pas eu lieu dans le délai fixé, parla faute d’Edouard III — on le disait du moins en France, — Charles V considéra les renonciations comme nulles et non avenues.

Le roi de France reçut donc l’appel des barons de Gascogne comme suzerain de l’Aquitaine et, par une lettre en date du 15 janvier 1369, il somma le Prince Noir de se rendre à Paris dans le plus bref délai pour y être jugé en chambre des Pairs, au sujet de l’appel interjeté et des plaintes portées contre lui par ses vassaux tant de la Gascogne que des autres parties de l’Aquitaine. En recevant cette sommation, le prince anglais entra en fureur : il répondit qu’il irait à Paris puisque le roi de France l’y ajournait* mais que ce serait le bassinet en tête et 60.000 hommes en sa compagnie. Il fit en effet de

CHAULES V, LE ROI RÉPARATEUR

grands préparatifs de guerre, mais son hydropisie devenue incurable le retint personnellement à Bordeaux.

La lutte n’en commença pas moins immédiatement, et les populations annexées à l’Angleterre, principalement celles des régions arrosées par le Lot et l’Aveyron, montrèrent les vives sympathies que leur inspirait la France. C’est ainsi que, dès le 18 mars 1369, deux mois après la citation adressée au Prince Noir, neuf cent vingt et une villes, châteaux et lieux forts tant des comtés d’ Armagnac, de Rodez et de la vicomté de Lomagne que du Quercy et de l’Agenais, neuf cent vingt et une villes, châteaux et lieux forts dont les noms sont consignés dans un rôle encore conservé au Trésor des Chartes, répudièrent la domination anglaise. Au nord de la France, les bourgeois d’Abbeville, le 29 avril, ouvrirent leurs portes aux gens de Charles Y, et leur soumission entraîna en quelques jours celle de tout le comté de Ponthieu dont leur ville était le chef-lieu.

La guerre se prolongea durant six années, amenant chaque jour quelque nouveau progrès en Aquitaine. Au printemps de 1375, alors qu’il ne restait plus guère à l’Angleterre que la partie de la Guyenne où elle avait dominé après la guerre de 1323, le Bordelais, Bergerac, les Landes de Gascogne et Bayonne, auxquels on ne doit pas oublier d’ajouter à l’autre bout de la France, Calais et Guines, Edouard III vieux, affaibli et las d’une lutte malheureuse, finit par accepter la médiation que le Pape lui proposait depuis quatre ans et que jusque-là il avait repoussée. En juin 1375, on signa à Bruges une trêve d’un an, préliminaire obligé d’une paix définitive. Cependant les négociations n’aboutirent pas à un traité ; car Charles V exigeait la restitution de Calais qu’Edouard refusait absolument d’abandonner.

Dans l'impossibilité de s’entendre, on se contenta, la trêve expirée, de la prolonger encore pour un an. Trois jours avant qu’expirât ce nouveau délai, Edouard III mourut, suivant son fils aîné dans la tombe à un an d’intervalle. Dès les premiers jours du règne de Richard II, qui succédait à son aïeul, la guerre reprit avec une nouvelle ardeur de la part des Français et, durant plus de deux mois, une flotte franco-espagnole promena le terreur et la dévastation tout le long de la côte méridionale de l’Angleterre. Le duc de Bourgogne prit Ardres et quelques petites places du pays voisin de Calais et, dans

CHARLES LE MAUVAIS ET LES ANGLAIS 21 ÿ

le midi, le duc d’Anjou, assisté par Du Guesclin, enleva les dernières places anglaises de l’Agenais, délivra le Bazadais et se rendit maître de plusieurs forteresses de l’extrême Bordelais, Castillon, Libourne et Saint-Macaire. Toutefois ces dernières conquêtes échappèrent aux Français ; car, en 1379, les trois places bordelaises formèrent, avec Blaye, Bourg, Saint-Emilion, Cadillac et Bions, une ligue défensive avec la capitale du duché, ligue qui leur valut le titre de filleules de Bordeaux. La Guyenne anglaise fut alors divisée en deux tronçons : le Bordelais d’une part, les territoires de Bayonne, de Dax et de Saint-Sever de l’autre, séparés par les terres du seigneur d’Albret, beau-frère de Charles V.

Malgré les succès de ses lieutenants, le roi ne put imposer la paix à l’ennemi héréditaire. Ce prince dont nul ne peut songer à contester le grand sens politique, ne craignit pas, suivant en cela l'exemple de son trisaïeul saint Louis, de proposer au jeune Richard II, la restitution de quelques-unes des provinces récemment reconquises par les armes françaises, comme le Périgord, l’Agenais, le Quercy, le Rouergue septentrional et la Bigorre, exigeant en revanche que l’Anglais abandonnât Calais et se reconnût l’homme lige de la couronne de France pour toutes ses possessions continentales. Ses propositions ne furent pas aussi bien accueillies que l’avaient été les offres analogues de saint Louis en 1258 ; et les oncles de Charles VI les renouvelèrent sans plus de succès en 1392.

Au reste, les négociations franco-anglaises, après la mort d’Edouard III, avaient été traversées par un adversaire des Valois que j’ai perdu de vue depuis quelque temps déjà : Charles le Mauvais. Le roi de Navarre, grâce à ses possessions septentrionales répondant grosso modo aux départements de la Manche et de l’Eure, avait une très forte situation en Normandie: aussi pensa-t-il pouvoir tirer profit de la guerre en offrant une de ses filles au jeune roi Richard avec sa coopération contre la France, moyennant la cession de Bayonne, du territoire de cette ville (le Labourdan) et du pays de Soûle, qu’il aurait réunis à son royaume de Navarre, plus le gouvernement de Bordeaux et de Dax. Son projet était d’appeler les Anglais dans sa forte place maritime de Cherbourg, de porter la guerre sur la Seine et d’y recueillir une compensation à son échec de 1364. Mais ses desseins furent révélés à Charles V, qui fit arrêter, juger et

CHARLES V, LE ROI RÉPARATEUR

condamner deux des principaux agents navarrais et profita de leurs aveux pour opérer, d’avril à juillet 1378, la conquête des possessions normandes de Charles le Mauvais. La baronnie de Montpellier en Languedoc fut également saisie. La ville de Cherbourg seule, grâce à sa forte situation, repoussa les attaques des gens du roi : livrée alors aux Anglais, elle ne fut rendue à la France qu’en 1395, à la faveur du mariage de Rich ard II avec une des filles du roi Charles VI.

Les possessions du roi de Navarre en France 11e furent pas officiellement réunies à la couronne par Charles V ; ce prince gardait à sa cour son neveu maternel, le futur roi Charles le Noble, fils aîné de Charles le Mauvais. 11 prétendait simplement les placer sous séquestre ; mais elles ne furent point rendues et, en 1404, Charles le Noble, alors roi de Navari'e, abandonna au roi Charles V tous ses droits sur les possessions normandes, Cherbourg excepté, contre un revenu de 12.000 livres qu’on assit sur un certain nombre de châtellenies du Gâtinais, lesquelles constituèrent dès lors le duché de Nemours.

La soumission si prompte des domaines normands du roi de Navarre enhardit Charles V dans une entreprise plus grande et plus téméraire. Le duc de Bretagne Jean IV, ce Jean de Montfort qui, à la bataille d’Auray, avait vaincu le parti de Charles de Blois, avait été chassé, en 1374, par ses sujets indignés de ce qu’il eût renouvelé son alliance avec l’Angleterre contre son suzerain le roi de France. La Bretagne était, depuis ce moment, dans un état tout à fait provisoire.

Deux solutions diverses de cette grosse question s’offraient au roi : restituer la couronne à la veuve de Charles de Blois I ou l’annexer purement et simplement à la France. Cette fois, Charles V oublia sa prudence habituelle ; ébloui par ses succès, il se décida pour le parti le plus audacieux, sans considérer suffisamment les dispositions de la province qu’il voulait joindre au domaine royal. Le 20 juin 1378, il avait fait ajourner Jean de Montfort devant la cour du roi garnie de pairs ; après un second ajournement auquel le duc Jean ne répondit point, un arrêt de la cour, en date du 8 décembre 1378, déclara la Bretagne réunie à la couronne. Mais l’établissement de la gabelle souleva, dès l’année 1379, les Bretons contre l’autorité royale. Ils rappelèrent Jean IV et, le 20 août, le reçurent à Rennes comme en triomphe. Néanmoins la Bre-

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