CRÉATION ARTIFICIELLE DE L ÉTAT PRUSSIEN
Dans toute l'Allemagne, depuis que les grandes crises religieuses et la guerre de Trente Ans avaient dévasté le territoire, la vie municipale subissait un déclin manifeste. La décadence des villes d'Empire s'accentuait. L'Allemagne n'avait point de grand centre urbain. La caste aristocratique, le préjugé nobiliaire faisaient sentir partout leur prépondérance *.
En Prusse, ces traits avaient plus de relief encore. Le mode de formation et de développement de Tl^.tat y avait été particulièrement peu propice à la constitution d'un tiers état.
Combien d'abord la création artificielle de ce peuple avait été retardée et pénible '! La dernière invasion des Tartares dans la Prusse orientale, avec ses destructions et ses horreurs, datait du milieu du xvii" siècle \ Après la guerre de Sept Ans, Frédéric II avait dû reprendre, pour la quatrième fois, au cœur de ses États, dans la Nouvelle Marche, l'œuvre de la civilisation *; et, peu auparavant, au milieu du xviii® siècle, Frédéric-Guillaume I" avait dû se consacrer à ce rétablissement de la Prusse orientale que Frédéric II admirait comme le nec plus ultra de la civilisation, comme une œuvre héroïque *. Il avait dû y refaire, avec des émigrants, une création presque aussi neuve et beaucoup moins spontanée que les colonisations de l'Europe au sein du nouveau monde. On avait vu les rois de Prusse recruter partout des colons ", et non sans succès. A la mort de Frédéric II, un tiers de la population prussienne était formé par la descendance de colonisations qui ne dataient point de plus de cent années '.
i. Theitschkk, Deutsche Geschichle, I, p. 20. — G. Herdku's Briefe, III, p. 96. De?' neue glorreiche Einzug des neuen Jahrhunderta in einem neuen adeligen Tanzclubb, écrit Knebei le 21 déc. 1800, ibid., p. 183.
2. Stadelmann, Publ. ans den k. pr. Staalsarchiven, XI, pp. 1, 16. La Prusse, h la mort de Frédéric-Guillaume I", n'a que 2 millions et demi d'habitants sur 2 000 milles carrés, XI, p. 14, soit environ 97 500 kilomètres carrés.
3. Stadelmann, Publ. ans den k. pr. Slaatsarchiven, II, p. 35. — Schmoller, Die Vetivaltung Ostpreussen's unter Friedrich WHhelin /, p. 45.
4. Theitschkk, Deutsche Geschichle, 1, p. 58. — Stadelmann, XI, p. 19; XXX, p; 18.
5. Stadelmann, Publ. aus den k. pr. Staalmrchiven, II, pp. 140, 144, 146, 189.
6. 1769 ... schreibt der Kônig an den Residenten Brandt in Frankfurt a. M., einen fur das Colonisationswerk sehr thtïttgen Agenten, eigenM/idig : • Bauernfamilien iji'lzt) nicht mehr schicken; hergegen kann er Goldspinner und ailerhand oi'dinaire Handweikleute schicken, die wir jetzo gebrauchen. » Stadelmann, Publ. aus den k. pr. Staatsarchiven, XI, pp. 16, 32. — Toute la Prusse occidentale n'est qu'une grandecolonie. Stadelmann, XI, p. 74. — Aies dein Sachlasse Ludwig's Von der Marwitz, I, p. 2. — Schmoller, Die Verwallimg Ostpreussen's unter Friedrich Wilhelm I, pp. 45, 46.
7. Stadklmanh, Publ. aus den k. pr. Staatsarch., XI, p. 35; II, p. 42. — Biheim-
Cette population était essentiellement agricole'. Les villes prussiennes ne se développaient point. C'était particulièrement dans l'Allemagne du Nord que la guerre de Trente Ans avait fait sentir ses ravages. Des renseignements statistiques, datés du lendemain des traités de Westphalie, établissent que, dans certaines villes des Marches, la moitié des maisons avait disparu; dans d'autres, les deux tiers; dans d'autres, les cinq sixièmes. Berlin n'avait plus de faubourgs. A l'intérieur, un quart au moins des maisons avaient été détruites. On n'y comptait plus que trois cents bourgeois *.
Sauf dans la province de Clèves-Mark^, qui servait d'intermédiaire aux relations commerciales de la Hollande avec l'Allemagne, sauf — dans la Prusse orientale — ces trois villes de Kônigsberg qui formaient presque un État indépendant, les cités des États du Grand Électeur ne rappelaient que de loin, dans la seconde moitié du xvii' siècle, soit les villes libres, qui se maintenaient encore au sein de l'Empire, soit cette puissante association de la Hanse, qui avait atteint au xv* siècle, dans ces régions mômes, un si haut degré de prospérité et une si vaste expansion *.
Et, depuis la fin du siècle, le mouvement de déclin s'était plutôt accentué qu'arrêté ^ La guerre de Sept Ans avait rappelé sur quelques points, par ses ravages, la guerre de Trente Ans ®. A la fin du xviii" siècle, dans les provinces orientales, dans les provinces prussiennes, la vie urbaine existait à peine ^ Ce qu'on appelait des villes avait plutôt l'aspect de grands villages agricoles ". Les quelques villes orientales, Danzig, Tliorn , étaient en décadence". Même dans les provinces centrales, la population était peu concentrée. En
^c.nvi'AhZBKCH, Ilohenzollernsche Cotonisalionen, p. 441 : 100 000 colons ont tMc établis, durant le rèj?no de Frédéric II, dans la Marche Électorale, qui est la partie la plus peuplée. Stadklmann, Publ. aus den k. pr. Stoatsarcliimu XI, p. '.\Q. — Tkeitsciuk, I, p. 2"2.