‹ La formation de la Prusse contemporaineChapitre 2 sur 570 · T PREFACE · texte numérisé non relu

T PREFACE

les inspirent et les animent, mais en même temps les dirigent

et parfois les font dévier.

Ils ont recherché avec raison dans le développement intérieur de l'Etat prussien le secret de sa puissance. L'Allemag-ne n est plus Tâme sans corps dont Henry Heine a décrit la tragique destinée. Elle n'a peut-être pas accepté son incarnation sans répugnances; mais les rêveurs ou les philosophes de l'Allemagne ne sont plus des « Prussiens libérés ». Il n'y a plus, il n'y aura plus en Allemagne de « Prussiens libérés ». Comment s'est nouée par des liens pesants et indestructibles cette union mal assortie de l'Allemagne idéaliste et sentimentale et de la discipline prussienne? Comment, suivant la belle expression de Quinet, la Prusse a-t-elle forgé pour la race allemande « les armes et les trophées de bronze », opposant à l'inertie, à l'incapacité d'action de l'Allemagne, le travail silencieux et le génie pratique de sa race de colons, préparant durant deux siècles, au sein de cette poussière politique, l'édifice fortement cimenté de l'Etat prussien? Il semble que, sur ce point, l'histoire allemande ait dégagé les causes lointaines et profondes des destinées actuelles de la Prusse et de l'Allemagne. Les travaux de Droysen sur le Grand Electeur, de SchmoUer sur Frédéric-Guillaume 1", de Bornhak sur l'histoire du droit public et administratif en Prusse, d'Isaacsohn sur l'adminislralioti prussienne, pour ne citer que les plus essentiels, ont abouti à des conclusions qui paraissent définitives.

Il n'en est plus de même, nous semble-t-il, lorscjue les Allemands ont recherché dans l'hisloiro intérieure de la Prusse le secret de son évolution sociale cl les origines du mouvement démocrali(juo du xjx' siècle.

« Les jeunes gens », a dit l'Emporenr d'AHemagne, « ne savent pas comment noire nation s'est développée; ils ignorent que les origines de notre situation actuelle datent de l'époque de la Révolution française. » Les historiens prussiens l'igno-

PRÉFACE. vu

rent aussi dans quelque mesure. Ils inclinent à croire que la Prusse a accompli pour elle-même, à elle seule, l'œuvre de la Révolution. Ils veulent presque que la Prusse ait eu sa Révolution à elle. Ils la cherchent dans cette période de réformes intérieures qui suivit léna et Tilsit.

Mais ici, ils paraissent dominés par une double erreur, une erreur qui a pu amener un homme de la valeur intellectuelle de Treitschke à assurer que la Prusse avait réalisé, avant la Révolution, les principes de 1789 Mis méconnaissent l'avance qu'a prise la France, depuis des siècles, dans la réalisation des principes de justice et d'égalité sociales, dans cette évolution de la société moderne dont sa gloire inoubliable est d'avoir été l'initiatrice.

Et lorsqu'ils en suivent les progrès en Prusse, ils méconnaissent encore l'influence prépondérante, décisive, qu'a exercée la Révolution accomplie en France sur les destinées de la société européenne.

Il nous a paru qu'il n'était point sans intérêt de reprendre et de discuter ces conclusions. Les travaux approfondis qui en ont été la préface, et sur lesquels elles sont fondées, en permettent la critique. Exposer dans ses grands traits l'organisation

1. Dans l'article qu'il a consacré à la première édition de ce volume, llislorische Zeitschrifl, I.XXllI, p. 195, note 1, M. Reinliold Koser nous reproche d'avoir gratuitement prêté cette assertion à Treitschke. La phrase de Treitschke se trouve dans le premier volume de son histoire d'Allemagne, Deutsche Geschichle in neunzehnten Jahrhundert, I, p. 118. u Viele der politischen Gedanken welchc die llalbbiUhmy heulzxitage als « Ideen von I7S9 » zu feiem pflegt waren in l'reiissen lûngst durchgefithrt oder der Verwirklichung nafie. • Si l'on se reporte aux développements qui suivent cette affirmation, et aux sources indiquées dans la note 1 de la page 80 du présent volume, on s'assurera facilement que ce n'est point là une phrase accidentelle, mais bien, dans l'esprit de Treitschke, une idée fondamentale. Droysen a dit a peu près la même chose.

De son côté M. Paul Bailleu, Deutsche Lilteraturzeitung, XV, n° 16, 21 avril 1894, nous a reproché, non pas d'avoir à tort prêté la phrase à Treitschke, mais de l'avoir mal interprétée. Et, en l'expliquant, il est bien près de la répéter. Il cite la liberté de conscience, que la Prusse pratiquait très largement, plus largement que la France d'ancien régime. Mais nous avons parlé surtout des principes de justice et d'égalité sociale. C'est un débat que nous reprendrons en étudiant la législation de llardcnbcrg; car il touche aux idées fondamentales de ce livre.

vm PRÉFACE.

politique et sociale de l'Etat prussien, tel que l'ont fait les Hohenzollern qui ont fondé sa grandeur; retracer les événements dramatiques qui ont marqué de 1806 à 1808 la crise décisive de son histoire; rechercher et discuter les jugements qu'ont portés les Allemands sur l'évolution intérieure de la Prusse comparée à celle de la France : tel est l'objet de cette étude.

La préoccupation vivace de l'avenir suscite invinciblement la curiosité du passé. Les causes qui ont déterminé l'évolution de l'Allemagne et de la Prusse la dominent encore et la domineront longtemps. Et, s'il est vrai que les idées, nées sur notre sol, formées spontanément par tout le développement antérieur de notre histoire et par le génie de notre peuple, ont façonné l'Europe contemporaine et la transforment encore de jour en jour, il sera peut-être permis d'en conclure que la supériorité morale et matérielle de la France, subie et reconnue, il y a cent ans, par l'Europe entière, n'a point fait place à une période d'effacement et de déclin définitifs.

GODEFROY CaVAIGNAC.

24 février 1891.

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