LE PATRIOTISME PRUSSIEN
On peut cepeiidunl dire que c'est dans la crise de 1806 qu'est né le patriotisme prussien. C'était jusqu'alors un sentiment vague et mal détini. Quelles obscurités n'avait pas jetées, même dans les consciences royales du Grand Électeur et de Frédéric-Guillaume 1", leur situation complexe de rois de Prusse et d'Électeurs du Saint-Empire M
A la veille d'Iéna, au moment où l'Allemagne commence à s'éveiller sous l'oppression pesante de l'occupation étrangère, une transformation certaine commence à s'accomplir dans la conscience nationale de la Prusse. La violation des duchés franconiens, les atteintes portées, vers la iin de 1805, à l'indépendance nationale, y provoquent un soulèvement marqué d'opinion '. Et la formation de ces sentiments nouveaux, appelés à se développer si rapidement, si violemment, s'associent étroitement à la renaissance du patriotisme allemand, à la première apparition du sentiment démocratique ^
Les impressions du temps ont été rendues en quelques traits frappants dans les souvenirs du féodal Marwitz. Retiré alors du service pour cultiver ses terres, il n'en suit pas moins les événements avec passion. Ses appréciations sur la politique intérieure sont empreintes d'une partialité farouche contre les idées nouvelles; mais sur la politi(pie exiérieure, ses jugements sont ceux d'un ardent patriote et d'un esprit net. Lorsqu'il arrive à cette crise de 1805, au terme de laquelle l'humiliation et l'abaissement de la Prusse devinrent apparents aux yeux de tous, il s'écrie, avec une ironie où l'on sent l'éloignement du féodal pour le soulèvement national de 1813 : « En vérité que parle-t-on du noble enthousiasme de 1813? Qu'on parle de 1805, c'était là le moment de manifester un noble enthou-
Correspondance de la Grande Armée, 'J mars 1807; extraits de journaux publiés à Kœnigsl/erg el faisant appel aux souvenirs de la guerre de Sept Ans. — J. Voior, Leben des Grafen von Dohna-Schlobitteu, p. 3. — Steffkns, Was ich erlebte, V, p. m. — 1\anke, Zwôlf Bûcher preussischer Geschichte, V, pp. 152, 164.
1. Voir, dans le livre de M. Ernest Lavisse, la Jeunesse du grand Frédéric, p. 83, une analyse intéressante de ces sentiments.
■2. Ranke, Denkwurdigkeiten des Slaalxkanzlers Fiirsten von llardenberg, I, pp. (".12, 613. — Haeosser, Deutsche Geschichte, II, pp. 612, 620. — Pertz, Stein's Leben, 1, pp. 30:;, 310 ù 316. — Trbitsciike, Deutsche Geschichte, 1, p. 22:j. — Aus dem Nachlasse Ludwig's vo.n deu Makwhz, I, pp. 156, 178. — Vah.nhaoen von Ensi:, Denkwùrdigkf.iten, 11, |)p. 111, 121. — Stefke.ns, W'us ich erlebte, V, p. 178. — Hi KKEit, Die Kabinetsregierung in Prenszen iind J. W. Lombard, p. 340.
3. Voir au printemps de 1806 : Steis, Ge.ntz, Akndt, Geist der Zeit : « Ihr seitJL ailes durch das Volk, und seid ohne das Volk niclUs. » — «» Ohne dus Volk ist keinc Menschheit. » TKErrscuKE, I, p. 236.
siasme. C'est alors qu'il fallait, avant que l'on n'eût rien perdu, écarter de la patrie la honte et la ruine. Mais, plus lard, lorsque par un juste châtiment chacun eut été maltraité, violenté dans sa demeure, lorsqu'on nous eut pris notre argent dans la poche et lorsque par surcroit, Dieu, dans sa terrible colère, eut anéanti l'armée française en Russie, le beau mérite d'avoir manifesté de l'enthousiasme ' î »
Peu de Prussiens partageaient alors les idées de Marwitz. Lorsqu'il se rend à la cour, d'abord en 1799, puis en 1805, il est stupéfait d'entendre partout vanter la sagesse du monarque qui a su conserver à son pays les bienfaits de la paix ^ et déclarer qu'il est plus avantageux de se tenir tranquilles ^ Ce n'est pas seulement à la cour, dans l'entourage immédiat du roi, que la politique d'inaction trouve des partisans : « Comme cependant », dit Marwilz*, « toutes les manifestations publiques parlaient sans cesse des bienfaits de la paix, et exprimaient une vive satisfaction de ce que le souverain eût su la conserver, je m'imaginai que le roi pouvait croire la nation ultrapacifique et peu disposée à lui donner en cas de danger l'appui nécessaire. Je voulus faire disparaître cette erreur. Je rédigeai donc une adresse des États de la Marche Électorale au roi, adresse que je signerais encore aujourd'hui , et dans laquelle nous lui offrions nos biens et notre sang. Je la fis parvenir par le conseiller provincial von Itzenplitz aux députés des États, alors réunis pour traiter diverses questions relatives à l'impôt sur la bière. J'espérais qu'ils ad(q)teraient cette adresse en moililiant au besoin la rédaction, et qu'ils la feraient circuler dans les cercles; mais je me trompais, ils ne voulurent pas en entendn; parler. » « Depuis que noire faiblesse éclatait à tous les yeux », dit-il encore ^ « les savants isolés, le tiers état éclairé, avaient formé un puissant parti qui entraînait après lui les mauvais et les faibles; l'armée même était divisée. Tout ce qui avait séjourné dans les nouvelles jjrovinces s'était familiarisé avec les mensonges français; tout ce qui, mis en rapport avec le tiers
1. Aun dem Sarlil/tatr Frii'drich-August-Ludwig's vo!» dkk Mahwitz auf Fricdrrsdorf. Hi-rlin. 1K:.2; I. p. 128.