LE PRINCE DE HATZFELD. LE « TÉLÉGRAPHE
forme qu'ils tenaient de Napoléon, apportèrent dans l'accomplissement de leur mission une rudesse qui les rendit impopulaires*.
Deux traits sont surtout frappants dans l'organisation provisoire instituée en Prusse après l'occupation.
Les fonctionnaires prussiens et le vainqueur sentent, en môme temps, l'incapacité du système existant à faire face aux difticultés de la situation. La nécessité s'impose de s'adresser directement à la nation dont l'organisme administratif n'est ni la représentation ni l'émanation. Le vainqueur ne le considère point comme un intermédiaire autorisé; lui-môme ne se sent point l'autorité nécessaire pour agir seul. On s'adresse alors au seul élément social à qui les idées du temps permissent d'attribuer un rôle politique, à l'aristocratie foncière.
Ce qui n'est pas moins frappant, c'est l'absence de l'esprit de résistance ^ et presque de l'esprit national ^, chez ceux à qui avaient été confiées jusqu'alors les destinées de la nation*. Chacun semblait rivaliser de soumission et de faiblesse. Schulenburg ^ à qui le roi avait laissé, avant de se rendre à l'armée, la direction des affaires à Berlin, avait quitté sans ordres la capitale et avait rejoint le roi dans sa fuite. Cette fuite avait été si précipitée qu'on avait laissé tomber entre les mains de Napoléon jusqu'à la correspondance intime du roi et de la reine, oubliée à l*otsdam*. Schulenburg avait laissé derrière lui son gendre, le prince de Hatzfeld^ et celui-ci, en annonçant le désastre aux habitants de Berlin, leur avait donné les conseils les
{. BASSEwrrz, die Kurmark Brandenburg, 1806-1808, I, pp. 196, 199.
2. Ranki:, Uarden/jerg, III, p. 207. — Treitschke, I, p. 251. — Stefkkns, Was ich erlehte, V, p. 192. — Erinnerungen aus dem Leben des Feldmarschall's von Boybn,
3. Archives historiques du Ministère de la guerre. Correspondance de la Grande Armée, IS septembre 1807, propos d'un officier prussien arrêté pour langage injurieux contre l'iîmpereur : « en disant, en souriant, que l'empereur Napoléon ne valait pas plus, parce qu'il lui avait ùlé son pain, et qu'il ne lui avait pas payé ses appointements malgré sa promesse ». — Marwitz, I, pp. 282, 287.
4. Archives du Ministère des Affaires étrangères. Correspondance de Prusse, vol. 242, p. 462; lettre de Bignon à Cliam|)agny, 10 décembre ISOS.
5. ScHLADEN, Tagebuch, p. 16. — Ranke, Iturdenberg, III, pp. 207-208.
6. Cette correspondance, dont une partie tout au moins est conservée aux Archives nationales, ne paraît pas avoir eu l'importance que lui attribue Ranke sur la foi d'une dépêche de Lucchesini. Ra.nke, Uardenberg, IV, p. 38, et liardenberg lui-même, ibid., III, pp. 229, 498. — Archives nationales, carton A F, IV,
7. xMaiwvitz, I, p. 104. — Pertz, I, p. 357. — II.veusseb, III, p. 31.
plus pusillanimes. N'était-ce point le même homme que Napoléon, quelques jours plus tard, traitait en conspirateur et en traître? S'il avait eu des inquiétudes sur l'esprit de la population et des fonctionnaires, il ne dut pas tarder à se rassurer. Il avait institué, dès le début, à Berlin, un bureau d'esprit public *. Lange y rédigeait une gazette appelée le Télégraphe , qui devint bientôt l'organe de l'occupation française*. On travailla à répandre par cette voie l'idée que les liens traditionnels, entre la dynastie et les provinces de la monarchie, avaient été délinitivement rompus par la journée du l/i octobre'. On y prodiguait les atta.ques les plus violentes, non seulement contre l'ancien gouvernement, mais contre les personnes mêmes du roi et de la reine. Dans une partie de la société de Berlin, rinduence des idées françaises* du xviii" siècle paraissait avoir effacé jusqu'au sentiment de la nationalité. Il semblait que l'on vît déjà se former autour de l'occupation française % un parti français, qui n'avait du reste qu'à continuer, après léna, les traditions de Lombard, de ceux qui avaient dirigé jusqu'alors la politif^ue prussienne. Nous retrouverons plus d'une fois son action dans la suite des événements.
Les défections ne se comptaient plus. L'école littéraire allemande en offrait déjà d'éclatants exemples. Hegel® assistait dans l'indifférence à l'effondrement de sa patrie, et personnitiait en Napoléon « l'âme du monde ». Le revirement le plus bruyant fut celui de Jean de Millier'. Le grand historien, si répandu dans la société berlinoise, l'adversaire passionné de la domination française, qui avait mis sa rhétori(iue au service de l'Europe et de son indépendance, (pii avait rédigé (|ii('l(ines semaines auparavant le mémoire adressé à Frédéric-
1. Basskwitz, pp. 124, 149. — Les anciens tenants de YAiifhlilrung, Lange, Buchholz. Thkitsciike, I, p. 251. — Hanke, lldrdenberrj, III, p. 'lf\\\. — Lkiimann, Schunthorsl, II, pp. 5, 6. — HOfkku, Die Kabinelsregiening in Preuszcn und J. W. Lombard, p. U42.
2. Archives hislorif/tirs du Minislove de la querre, Corrcspondant'c do la Graiulc Armée, 8 avril 180T, rapport ilo police; ibid., 2t mai IS07, Icllrc de l^larke.
3. Arrhivcs /iiHtori(/ues du Ministi're de ta guerre, Corrosponilance d(\ la Ciraïuie Armée, pusnini; et 24 juillet 1807, lettre de Clarke, Mémoires de TrencU et d'un l>arun nilésien.
4. Voir Alexandre de Humboldl. Bassewitz, I, p. 149. — Tmkitschkk, I, p. 251. — p»i.T/., Il, p. 190.
5. lUKi'HMkH, m, p.:t5. — Ik'Ki'Kn, Die Kabinelsrefjierung in Vrciiszen J. W. Lombard, f». 3r»2. -- Archives historifjuea du Ministère de la guerre, Correspondance i\f. In (irnnde Armée, noies d'un voyageur revenant d'Altona (début de 1807).
i'>. 'rnr.iriiiiUkK, I. p. 251.