LA SITUATION A LA PIN DE
l'œuvre du relèvement de la Prusse : Frédéric-Guillaume III, par sa naissance et par sa situation ; Slein et Hardenberg par leur valeur personnelle, par leurs idées, par leur action politique.
Représentons-nous ce qu'était la situation du gouvernement prussien lorsque se produisit dans l'esprit du roi le revirement qui suivit le conseil d'Osterode : désemparé par le désastre du 14 octobre et par la démoralisation générale qui suivit, dans la main d'un vainqueur dont les volontés et les dernières exigences ne pouvaient être connues ni soupçonnées, il n'avait quelque chance d'échapper à une ruine totale, qu'en s'alliant sans réserve aux seules puissances qui fussent encore en état de résister, qui résistassent encore à la domination de celui que Lannes appelait déjà l'Empereur d'Occident. Il paraissait déjà assez étrange — et cela ne pouvait s'expliquer que par la profonde incapacité des gouvernants, et par la méfiance qu'ils avaient su inspirer de toutes parts, — il était déjà assez étrange que la Prusse se fût engagée seule et sans appui dans cette folle aventure de la campagne de 1806 ' ; mais, dans la situation où elle était réduite à la fin de novembre, elle n'avait plus d'autre alternative (pic de se jeter dans les bras de la Russie, et de se rapprocher de l'Angleterre.
L'armée n'existait plus ; ses débris rassemblés à grand'peine n'avaient pu former qu'un corps peu nombreux, réuni sous les ordres de Leslocq*. Celui-ci avait rejoint l'armée russe, mais n'avait pu même couvrir la ligne de la Vistule. La cour fuyait, prêtant une oreille anxieuse aux bruits sans cesse plus rapprochés de la cavalerie de Murât, et l'on se demandait s'il y aurait encore, dans quelques jours, un coin libre de terre prussienne où la famille royale pût abriter en sécurité les maigres débris sauvés du naufrage \
La Prusse s'était humiliée jusqu'aux dernières limites, pour s'efforcer d'obtenir une paix qui fixât du moins l'avenir, quel qu'il dût être. Elle s'était heurtée à une volonté impitoyable et impénétrable. Elle semblait décidée à entrer dans une autre voie, à tenter les derniers efforts. Le roi venait du moins, à la suite du conseil d'Oste-
1. Rankk, lienkiriirilifikeileii der Slaats-Kanzlers Fûrsten von Hardenberg, lettre à la reine, 111, pp. 212J 233.
2. Uavkk, Hardenberg, III, p. 233. — IIarisser, Deutsche Geschicftle, Ili, p. 55.
3. SciiLADEN, Prciissen in den Jahren fSU6 und 1807. Ein Tagebtich, p. 60.
rode, de prendre, malgré les avis de ses conseillers jusqu'alors les plus écoutés, une résolution qui ne pouvait s'expliquer autrement.
11 fallait donc appeler des hommes résolus et énergiques, ne pas perdre un instant pour se rapprocher de la Russie et de l'Angleterre, écarter l'ancien entourage qui inspirait à l'Europe une méliance trop justiliée. Les heures de la Prusse semblaient comptées, elle ne pouvait déployer trop d'activité et de rapidité dans" ses décisions. C'est bien ainsi que la situation était envisagée par les hommes qui représentaient, à rencontre du parti français, les idées patriotiques.
Mais si les événements imposaient à Frédéric-Guillaume III une politique nouvelle, ils n'avaient pu modilier son caractère qui répugnait si profondément aux décisions viriles. Sa faiblesse imprima ' aux événements du mois de décembre, qui marquaient les premiers pas de la Prusse dans une voie nouvelle, et qui eussent dû porter le cachet de l'énergie et de la résolution, le caractère indélébile d'une obstination étroite et bornée.
Cette mauvaise humeur-, morose et renfermée en elle-même ^ cet entêtement à ne point vouloir paraître se déjuger, tout en se déjugeant, cet attachement opiniâtre à un entourage médiocre et aux habitudes prises, tout concourt à indiquer que le roi subissait, en changeant de politique, des événements plus forts que sa volonté.
Contraste étrange! C'est dans ces heures d'angoisse, si douloureuses pour les patriotes qui assistaient à l'effondrement de la Prusse, alors que la monarchie était réduite à ce coin de terre qui ])ouvait être foulé demain par le vainqueur, c'est à l'heure où la Prusse d'ancien régime n'était môme plus certaine d'exister encore, qu'ont commencé les destinées de la Prusse moderne; c'est à cette heure que le gouvernement prussien inaugin-e, sous la pression toute-puissante des événements, la politique nationale du xix« siècle. Kt il semble qu'à cette même heure, le souverain auquel étaient confiées les destinées de la Pruss(; ait voulu laisser dans l'histoire la trace dtî ses résistaji<'("< ni('S(]niiirs. et |tr()cl;mn'r p.ir cIliciiii de ses ;ictos qu'il n'était
i. Haeiimfb, III, pp. 52-53. — Atis tlem Nnchlasse Lti(lwi(/'s von nkn Maiuvitz, I, p. 19". — llAMiiE, Ihirtlcnherg, 111, pp. a*.n-2:)S. — Thkitschkk, Dculsche Gescliirhlr, I, I». 148. — Voir i'imprciision dn Mnrwitz ft son arrivée, en décembre. Mahwitz, I. pp. 208'JOfl.
2. Voir un pfiHsnKf dr- lu lellre do Hardcnberg à KOokcrilz, du 2 février 1807. BanKK. Ilfirdruhrri/, III, p. 2«2.