LE CONFLIT ENTRE STEIN ET FRÉDÉRIC-GUILLAUME III
« M. de Zastrow m'a communiqué la lettre du roi. J'ai refusé nettement; je me tiens au mémoire que nous avons signé et que le général Riichel a remis au roi. Je tiendrai ferme, Chère Excellence : point de cabinet, point d'influence subalterne, point de conseil sans vous ; il faut anéantir par notre union les intrigues de M. Beyme, etc. »
Et le 18 il écrivait * à Schulenburg, résumant le débat avec autant de netteté que de précision :
« A la suite de la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir ce matin avec Votre Excellence, je crois devoir faire les observations suivantes : 1" que, sans l'entrée de Son Excellence M. de Hardenberg au conseil, je n'y puis prendre part, comme je ne puis me passer de ses lumières et de son appui dans une carrière qui m'est absolument inconnue; 2° qu'il faut être silr de ce que Sa Majesté a congédié formellement MM. de Haugwitz et Lombard; 3" que la personne de M. Beyme est suspecte et désagréable à la cour de Pétersbourg, et qu'il est odieux au suprême degré à une grande partie du public, que Sa Majesté regagnerait par son renvoi la confiance de ses sujets en grande partie; !f qu'il serait indispensable de mettre les principes énoncés dans le mémoire signé par MM. de Hardenberg et de Riichel et moi, et remis à Sa Majesté, en exécution, à moins de vouloir anéantir tout le plan dans sa naissance; que la coexistence d'un cabinet et d'un conseil est une chose inadmissible, contradictoire et absurde, arrangement auquel un homme sensé ne peut prendre part. Je supplie Votre Excellence de faire usage de ces considérations selon les circonstances pour éviter tout mésentendu. »
Schulenburg avait transmis, mais incomplètement sans doute, au roi, les objections de Stein. En vrai courtisan, il écrivait *, dès le 18 décembre, à Stein : « Je n'ai pu conseiller au roi de renvoyer contre son gré Beyme, c'est trop humiliant; voilà cependant ce que je n'ai pas dit au roi. Je lui ai fortement conseillé d'arranger les affaires de manière que Beyme ne puisse influer et donner de la jalousie aux ministres responsables, au public. » C'était encore trop pour l'entêtement irritable de Frédéric-Guillaume III, car Schulenburg ajoute : « Il était irrité et m'a dit : (( Me prend-on pour un benêt « que si je prends un parti par conviction, je me ferais influer pour
1. Ranke, Hardenberg, III, p. 244; l'oriRinal est en français,
2. Rankk, Uardenberrj, III, p. 24o; l'original est en français. — Voir aussi Pertz, I, p. 380.
« rendre nul mon propre ouvrage ». « Si Ton croit »,ajouta-t-il, « que je « prends le parti d'un conseil contre ma volonté, l'idée est insolente, « et je vous assure que c'est par conviction. »
On voit ainsi se dégager, dans ces longues négociations, le conflit des deux politiques entre lesquelles s'agitait tout le débat et le caractère des hommes qui représentaient chacune de ces deux politiques.
D'une part, une "^iie claire et nette de la situation politique, des hommes qui puisent dans les idées patriotiques qui les animent, dans la gravité de la situation, une fermeté de propos, une décision remarquables, — le sentiment national, en un mot, qui s'aflirme avec une singulière hardiesse en face de la prérogative royale *.
De l'autre, le sentiment monarchique dans ce qu'il a de plus étroit et de plus mesquin, réduit aux proportions d'un entêtement borné, fermé aux résolutions généreuses et aux décisions viriles, essayant de se dérober dans la faiblesse et l'indécision à la condamnation des événements*.
Le dénouement de la crise approchait. Dès le 19 décembre ^ sans modifier en quoi que ce fût le plan exposé par Beyme, ne tenant aucun compte des objections formulées dans le mémoire du lu décembre, le roi instituait le nouveau conseil composé de trois ministres dirigeants : Riichel pour les affaires militaires, Stein pour l'intérieur, Zastrow pour les affaires extérieures. Le roi désignait d'une façon expresse Beyme comme devant tenir le procès-verbal des séances et veiller à l'exécution des décisions prises. Il spécifiait que la nouvelle organisation était instituée provisoirement et à titre d'essai. Enfin, dans la lettre qui communiquait aux trois ministres la décision du roi , Frédéric-Guillaume III afiirmait avec une insistance assez puérile que c'était bien de son propre mouvement qu'il s'était arrêté à ces résolutions.
C'était en réalité un nouveau Iriomplie pour Heyme, pour le cabinet, et en même temps pour le parti de la ])ni\ *. Le cabinet était niaiii-
1. Zu >r/(i//: tinri Tnitz inn tirnhr Schiin'.t. pp. 14;i. 146. — Ans dcn Papicvm ScHfiM'î*, Si'ioudf (itito/jini/ntiiftie, III, p. i\T.
2. C'est un Irait pnrlinilicr de cette crise i\\h\ m/ilgn^ son in(h^cision et sa faibleHHe intellccliipllc, Fri'flt'rii'-diiiilnmiH' III, «raco A son enliMcnicrit, ait rcnssi k ini[)riin«T son cnrnrtt'Te aux t'-vt^jiMncnls de IVpocpic, utut ditvh rr ist der llerr f,rf,lirh>-n. (lit TiiKiTs. iiKK, 1, p. 148. \\ks%k, Uardt'nlieiff, III, pp. 292, 29"?, 298.