FAIBLESSE DES CONCEPTIONS POLITIQUES DE STEIN
Mais, ce qui lui échappait, c'est que cette œuvre ne pouvait s'accomplir, sans une refonte de la société prussienne d'ancien régime *, Tant que l'organisation féodale subsistait, il n'existait d'autres éléments politiques en Prusse que l'organisme d'État, qui s'y était créé depuis un siècle, et la caste privilégiée. La Prusse, tant qu'elle n'avait point brisé ses anciens cadres, n'avait le choix qu'entre le type de la monarchie frédéricienne, ou le retour au régime oligarchique.
La centralisation française, dont Stein médisait tant, avait eu du moins ce mérite, de briser, de broyer le passé féodal. C'était la préface indispensable du régime démocratique. Sans cette préface, le gouvernement du pays par lui-même, le Self-government ou la Selbstverwaltung de Stein, ne pouvaient que dégénérer en une organisation aristocratique.
Les conceptions de Stein étaient donc fatalement condamnées à l'avortement. Prendre les éléments sociaux existants, ceux auxquels la constitution d'ancien régime avait laissé quchiue liberté d'évolution, ceux qui jouaient un rôle dans la société, pour les associer à la vie publique, ce n'était point là le problème essentiel que la Prusse avait à résoudre. Ce qui avait fait sa faiblesse, c'est que, non seulement la vie politique, mais si l'on peut ainsi parler, la vie sociale elle-même, était interdite à l'immense majorité de sa population. Toute cette armée des serfs ruraux, qui n'étaient ni jugés, ni protégés, ni administrés par l'État, étaient, en réalité, en dehors de la nation ; il fallait les y faire rentrer. La Prusse n'était qu'une superposition de castes, et tant que l'on ne brisait pas la hiéiarchie privée, les formes de l'administration publique importaient relativement peu. Il était beaucoup plus nécessaire d'étendre le droit de propriété, d'en faire le patrimoine commun de tous, et non plus le privilège exclusif de quelques-uns, que d'admettre les détenteurs du privilège à une action politique.
Telle était si bien la faiblesse du programme de Stein, que ses réformes aboutirent, là seulement où l'évolution sociale s'était accomplie, dans ces villes où le mouvement de l'industrie, l'agglomération, le mouvement intellectuel, avaient fait un milieu social indépendant
1. R. Gneist, Die Denksehriften des Freiherrn vom Stein (Preuszische Jahrbûchei; XXXVIIl, p. 260).
de l'oppression féodale. Ici, ce dont il s'agissait, c'était bien d'assurer aux éléments qui s'étaient créé leur place dans la société et s'y mouvaient librement, une part d'action politique. L'ordonnance municipale répondait à ce besoin; elle est demeurée longtemps un des monuments de l'organisation politique de la Prusse; elle a joué dans sa formation un rôle considérable.
Ailleurs, dans sa conception de la réforme administrative, Stein était en dehors de l'évolution de son temps. Il réussit à remanier l'organisation centrale du gouvernement, et l'administration provinciale. Mais lorsqu'il voulut toucher à ces degrés inférieurs de l'administration, où la puissance publique entre en rapports directs avec l'individu, où l'aristocratie foncière avait conservé entre ses mains toutes les fonctions sociales, avec toute la force de sa situation dominante, ses projets se heurtèrent à des obstacles qu'il n'eut, ni l'audace, ni même l'intention de vaincre \
La transformation de l'organisation centrale du gouvernement, avait tenu, comme nous le savons, durant tonte la crise politique de 1806 et de 1807, une place prépondérante dans les préoccupations de Stein. C'était, en apparence, contre l'organisation ancienne du gouvernement, qu'il avait, au printemps de 1806, dirigé tous les efforts du parti national. II avait poursuivi, avec une passion tenace, les agents suballernes qui avaient, à la lin de l'ancien régime, pris le rôle d'intermédiaires entre le souverain et les ministres. Le cabinet avait accaparé, sous le règne do Frédéric-Guillaume III, comme sous celui de Frédéric-Guillaume II, toute l'inlluence politique, et Siein avait attaqué la politique qui avait conduit la Prusse à léna, en la personne des agents inférieurs, qui en avaient été, dans l'entourage du roi, les directeurs et les représentants effectifs.
Mais, depuis les débuts de la crise, la situation était bien modifiée. L'ancienne organisation qui laissait la direction matérielle des affaires à un organisme administratif compliqué, et l'influence réelle à un entourage de cour subalterne, sans responsabilité définie, avait disparu. Le cabinet avait été balayé par les événements, avec la politique qu'il représentait. A l'action du cabinet, s'était substituée l'au-
1. BoHXiMK, Cipsrhichte. dfis preitssischen VAi-wnllnni/sipcfits, III, p. 7. — Khnst Mj;irii, I». \V\. — Voir l'erreur do Tmkitmciikk i|ni considt'rc Slcin commo ayant eu rinlenlion de mpprimcr le pouvoir île police Beigiieurialc. Tkkhsciikb, I, p. 'iSH.
l'organisation gouvernementale. 443
torilé presque dictatoriale d'un premier ministre. Hardenberg et Stein s'étaient succédé dan? ce poste. Ils avaient, l'un et l'autre, exercé les pouvoirs les plus étendus; ils avaient concentré entre leurs mains tonte la direction des affaires et une influence politique prépondérante, à laquelle les résistances passives du roi n'opposaient, en somme, qu'une barrière assez fragile. Cette transformation avait eu, sur les destinées de la Prusse, une iniluence décisive. Elle avait coïncidé, en effet, avec l'avènement d'une politique nouvelle, d'un personnel nouveau, à côté duquel ,1e simple changement des formes avait bien peu dimportance. Ce n'était point parce que le gouvernement d'un premier ministre avait pris la place du gouvernement de cabinet, c'était parce que la politique nationale et réformatrice avait succédé à la politique de faiblesse et d'ir décision; c'était parce que Stein et Hardenberg avaient succédé à Lombard et à Haugwitz, qu'une véritable révolution s'était accomplie en Prusse.
D'ailleurs Stein, quoique par nature fort autoritaire, repoussait, en théorie, l'autorité ministérielle * qu'il pratiquait, en fait, d'une main si ferme. Il voulait donner au gouvernement une forme collective *, et ses conceptions organiques aboutissaient à l'inslitution d'un grand conseil d'État, entourant le roi, dirigeant tout, et laissant fort peu de liberté d'action aux ministres, dans chacun de leurs départements.
Ne nous arrêtons pas trop à ces conceptions' : les formes ont une importance médiocre dans les monarchies absolues; elles ne sauraient être une garantie parce que rien n'en garantit le maintien. La forme du gouvernement central, en Prusse, s'était moditiée, durant le désarroi de la crise, avec une rapidité qui surprenait les contemporains, et, tandis que Stein exerçait la dictature temporaire, constituée à son profit, aux premiers jours d'octobre 1807, les projets de réorganisation se succédaient sans relâche. Le roi adopta, le 25 août 1808, un projet d'organisation provisoire; il signa, le 2/i novembre 1808, une ordonnance qui paraissait traduire assez tldèlement l'en-
1. Voir l'ordonnance du 24 novembre 1808, comparée au Publicandum du 16 décembre 180S. EitNST Mru-h, p. 189.
2. Eii.Nsr Meiek, pp. lo8, 1"8, 180, 181. Voir l'étendue des attribulions du Conseil d'Elat, pp. 183, 184, 189.
3. Voir l'importance tout à fait excessive que Uaeusser, et Stein lui-même, y attachent. Haeusskk, Deutsche Geschichte. III, p. 140. — Jugée telle par Schôn lui-même. Aus den Papieren Scho.n's, p. IGl.
semble des conceptions théoriques de Stein sur le fonctionnement du gouvernement. Puis, cette ordonnance n'ayant point été publiée *, ce fut une organisation sensiblement différente qui entra en vigueur à la suite du Publkandum du 16 décembre 1808 ^ Les circonstances contingentes exerçaient une telle action sur la forme de ces projets, que le plan de l'ordonnance du Ih novembre 1808 parut dicté à Stein ^ par la préoccupation de se réserver, après sa chute qu'il savait imminente, une place et une part d'inlluence au sein du grand conseil gouvernemental qu'il voulait instituer.
Les mesui-es prises à la fin de 1808 réalisaient, malgré tout, un progrès \ en ce qu'elles simplifiaient et ramenaient à une répartition rationnelle des fonctions un organisme dont renchevètrement et les complications avaient été une des plaies de l'ancienne bureaucratie.
Elles supprimaient les ministères provinciaux et faisaient ainsi faire un pas à l'unité nationale, en effaçant une des traces de ce que Stein appelait l'organisation fédérative de l'État prussien ^ C'était là un remaniement dont le vieux mécanisme, créé par Frédéric-Guillaume P"", et surchargé par Frédéric, avait un pressant besoin.
Mais toute pensée vraiment politique était étrangère, en ces matières, à Stein et à ses collaborateurs. L'idée de limiter la volonté royale par l'observation de certaines formes "^ n'apparaît point dans leurs projets. Autant l'école administrative de la fin du xviii" siècle avait eu la conception nette d'une monarchie quasi constitutionnelle où le corps administratif, avec l'inamovibilité des fonctionnaires, avec l'indépendance des juges, était, en quelque sorte, le garant de Tobservation des règles imposées au souverain, autant Stein se garde d'innover. Il paraît en être resté aux théories du despotisme éclairé, qui imposaient au pouvoir souverain la discipline volontaire, qui subordonnaient l'exercice du pouvoir absolu au service des iutérèls généraux, mais qui ne recherchaient point, à cette doctrine, de sanctions effectives.