CHAPITRE XV
L'insurrection espagnole. — Ses conséquences. — Le réveil national en Autriche.
— La situation de l'Europe au printemps de 1808. — Premières impressions des événements d'Espagne à Kiinigsberg. — Le revirement dans l'esprit des patriotes. — Les projets de résistance. — Les mémoires de Stein et de Scharnhorst du 8 et du 11 août. — Difticulté de dégager les arrière-pensées du roi. — Premières divergences entre Frédéric-Guillaume III et ses ministres.
La crise. — Décision de la politique napoléonienne. — Le prince Guillaume à Paris. — La saisie de la lettre de Stein. — La convention du 8 septembre. — La situation à Kônigsberg. — Nouvelles tentatives des patriotes auprès de Frédéric-Guillaume m. — Indécisions et faiblesse du roi. — Persévérance des patriotes. — Envoi de Goltz à Erfurt. — Le roi se résout à ratifier la convention du 8 septembre. — Il dissimule sa résolution à Stein.
Frédéric-Guillaume 111 et la politique nationale. — État d'esprit des patriotes.
— Causes de leur insuccès.
Nous avons laissé le gouvernemenl prussien,en mai 1808, au milieu de cruelles incertitudes. Les négociations poursuivies à Berlin entre Stein et Daru, à Paris entre le prince Guillaume et l'Empereur, n'avaient eu d'autre résultat que de révéler à la Prusse les calculs de la politique impériale. Napoléon maintenait l'État prussien dans la situation la plus voisine de l'anéantissement, et les ministres qui entouraient Frédéric-Guillaume III pouvaient, sans trop d'invraisemblance, soupçonner chez l'Empereur des projets plus funestes encore et la pensée de supprimer jusqu'au dernier vestige de l'existence nationale \ En mai 1808, l'avenir de l'État, son existence, dépen-
1. Voir dès le mois d'octobre 1807. Hassel, Geschichte der preussischen Politik, 1801-1815, tome 1, — Du.ncker, Preussen wûhrend der franzôsischen Okkupation, Zur preussischen Geschichte, p. 212.
daient d'une décision volontairement retardée, sur laquelle le gouvernement prussien était impuissant à agir ^
Mais, au moment où la situation faite à la Prusse par ses désastres militaires apparaissait ainsi aux hommes d'État prussiens dans toute son intolérable rigueur, l'équilibre instable de l'Europe était modifié par un événement nouveau, qui, cette fois, n'était point un acte de la volonté de Napoléon, et qui causait partout une impression extraordinaire, moindre encore que son importance réelle. Nous voulons parler de l'insurrection espagnole.
Pourquoi est-ce sur cette terre d'Espagne vouée depuis des années à la décadence, en apparence la plus irrémédiable, que les résistances nationales se sont dressées pour la première fois en face de l'Empereur? Fut-ce la brutalité singulière de l'agression dirigée contre la nationalité espagnole? Fut-ce l'ardeur concentrée du caractère national? Quelle qu'en ait été la cause, l'insurrection espagnole fut le premier indice d'un revirement décisif dans la situation de l'Europe et dans la carrière de Napoléon.
Les serviteurs mênie de l'Empire éprouvaient depuis quelque temps déjà un sentiment croissant d'insécurité *; mais quelques raisons que l'on eût de croire au caractère éphémère de l'œuvre impériale, l'édifice s'était montré jusqu'alors à l'épreuve de toutes les attaques. Les gouvernements européens s'étaient épuisés dans la lutte, et les succès avaient été tellement en dehors de tout précédent et de toute prévision, que rien ne semblait plus impossible, et que l'on doutait de la raison même. A la conviction de l'instabilité, s'opposaient l'impression des événements extraordinaires dont on avait été témoin, et l'impossibilité de prévoir la forme sous laquelle les causes de ruine manifesteraient leur action.
Il n'en fut plus ainsi au lendemain de l'insurrection espagnole. Elle fut, non seulement la première brèche, mais surtout la manifestation palpable des impossibilités au\(iuellos se heurtait la ])olitique impériale. Cn nouvel obstacle se dressait en face d'une volonté qui avait perdu, dans son orgueil insensé, la notion du réel. La résistance des causes séculair(;s qui avaient donné à la vie des nations européennes leur forme traditionnelle, s'opposait aux projets de réorgani-
i. Thritkciikk, Drulsrhr (ieachichle im neunzchnien Jithrhiinderl, I, p. 3'il. 1. Voir IcM ('oniiiiiiiii''ati<)ns <lc ncriuidotlc au guiivcrneinenl pruHsicii en aoiU 1808. Pkhtz, Stein'i Leben, II, p. l'J'J.