‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 2)Chapitre 70 sur 186 · LE LAISSER FAIRE · texte numérisé non relu

LE LAISSER FAIRE

avoir prospéré. Le principal grief d'Adam Smith contre toutes les lois par lesquelles les gouvernements prétendent intervenir dans la vie économique des nations, c^est peut-être moins leurs conséquences néfastes que leur infirmité elle-même. Les établissements hollandais des Indes Occidentales et Orientales ne se sont-ils point développés, en dépit du régime des compagnies à monopole, parce que « l'abondance et le bon marché de la bonne terre sont des causes si puissantes de prospérité, que le pire de tous les gouvernements est à peine capable d'entraver l'efTicacité de leur opération » °^ ? La contrebande, que l'opinion publique tolère et encourage, n'est-elle point la réfutation par le fait de c toutes les lois sanguinaires » des douanes ^^? Les circonstances historiques, aux environs de 1776, favorisent ce scepticisme à l'égard de l'efflcacité des lois. Jamais le pouvoir exécutif et législatif fut-il plus faible, qu'il ne le fut dans l'Angleterre du xviii'' siècle ? Capitulant devant les émeutes populaires, capitulant devant la coalition permanente des patrons, n'a-t-il pas pratiqué la politique du laisser-faire avant qu'elle trouvât, dans la nouvelle doctrine, une justification, ou un semblant de justification théorique^*? Dans cette inertie et cette débilité gouvernementales, la thèse libérale trouve un auxiliaire puissant. Mais un pouvoir politique faible, s'il a cet avantage, au point de vue nouveau où se placent les théoriciens de la liberté commerciale et industrielle, de laisser passer et de laisser faire, a cet inconvénient grave d'être dispen-

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ÈêMê^.

LE NATURALISME d'ADAM SMITH* iOi

Il De s'agit donc pas de contester, dans la pensée d^ Adam Smith, la coexistence de deux principes distincts. D^une part, Adam Smith démontre que la division du travail, qui identifie en quelque sorte mécaniquement les intérêts, implique, à titre de condition nécessaire et suffisante, le développement de l'échange; et le développement de l'échange implique lui-même l'extension du marché des échanges. Cependant, il ressort d'autres passages que la division du travail ne suffit {>as à identifier les intérêts, et qu'il se produit, en certains cas, des divergences d'intérêts entre les capitalistes, les propriétaires du sol et les travailleurs. Mais les raisonnements d'Adam Smith, alors même qu'ils partent de prémisses contradictoires, aboutissent à une conclusion commune : le libéralisme économique, la réduction, en quelque sorte indéfinie, des fonctions que s'arrogent, en ces matières, les gouvernements. Jamais Adam Smith, même lorsque ses principes paraissent autoriser cette conséquence, n'admet que le gouvernement intervienne pour protéger une classe contre une autre : il tient pour la liberté industrielle comme ix)ur la liberté commerciale. Puisque la société humaine existe et subsiste, c'est donc que le principe qui identifie les intérêts individuels est plus puissant que celui qui les fait diverger ; et la raison, qui critique les injustices sociales, est bien faible pour les réparer par des artifices législatifs, à côté de la puissance instinctive de la nature. Le libéralisme économique peut donc encore être considéré comme constituant un optimisme, il

t;*^ LE aA^DL'JALISXE PHILO >>j PHl^CE.

ne ficut <:ert.ain*fmifcit vl\i< -rtne «x^osidérë comme un optiniiiELie t'-iadr ea riii^jQ. Oa ?'rst 'iemandé souvent -si I.i méthode ciJOQvLi^L {U- «iWiam Soiîth devait être d'rûai'i Ojmme une niTtbjiie iciduotîve ou dêductive, •:».»mrii": UQ eEipiri-[Lie on un rationalisme; visiblement •jQ tpjuve en L:vrm-.\ dans la * Ri*:he>se des Nations •, Ie> dHlii.:ti.jn5 futures de Ri:ardo et de James Mili; vi-iblem.rnt aussi, dins U- lit'»rrulisEiie d'Adam Smith, il y a oufiflit Icçique entre deux tendances. Tune rationaliste, qui d^-^ive de Xewtoiu l'autre presque sceptiqu^r, ou. plus pr»:i:i?ouir:*nt. naturaliste, qui dérive de Hume. Il va suffire, cependant, à une épo^iue où l»ri réformateurs sont à la recherche d'une doctrine oornrrnjn»;, que les conclusions pratiques présentent l*;jpf»?jr.;n':e de l'unitù, pour que de l'unité des conséqij»:ri :»;- ils induisent l'unité du principe. Dès lors, il est naturel qu'ils préfèrent le principe rationaliste au priri':i[)e natumliste, pui-^îqu'ils aspirent à la systématisation, ou, si Ton veut, à la rationalisation de leurs id»:»;-. Ij: rûle <l«*s llltVl^il;iL'a^ df la nouvelle économie [j'jiitiqu': s»ra tl: lra\fslir en rationalisme le naturalisme »'jn.:lM--;jXMn.

Ojfi-id»':roij-. d'îjilleurs, les circonstances historiques. Si la liberté industrielle, la non-intervention de l'Étal entre les classes, ne se déduit pas logiquement d prinei[»e.s d'Adam Smith, il en est tout autrement de lib'^rté ajmmerciale: or, c'est ce second problème qu attire, aux environs de 177(3, l'attention des observa leurs. Sans doute, le Statut d'xVpprentissage et toui

LA RÉVOLUTION d'amÉRIQUE. 103

Tancien socialisme d'État s*en vont morceau par morceau, non pas que les intérêts des patrons et des ouvriers soient identiques, mais en raison des progrès rapides du machinisme et de TinsufTisance des anciens cadres législatifs à contenir la nouvelle société industrielle •^. Mais Adam Smith néglige presque, ne mentionne que par de brèves allusions, le fait historique considérable que constitue l'invention des machines. Le grand fait historique dont la doctrine d'Adam Smith est l'équivalent théorique, c'est la révolution d'Amérique, qui convertit en quelque sorte par la force le public anglais à la nouvelle doctrine du libéralisme commercial, et qui laisse apparaître comme possible, dans un avenir rapproché, l'établissement du cosmopo- 'itisme commercial ®^ L'idée du libre-échange se propage d'abord parmi les réformateurs isolés, puis dans la partie éclairée du public, puis dans une partie toujours plus étendue de la population, dont les intérêts immédiats souffrent d'une guerre prolongée. Ces idées libérales impliquent un principe ; elles réclament une doclrine, un penseur, pour les systématiser. Adam Smilh, au moment propice, leur donne une forme définitive et classique. Nul règlement commercial ne it accroître la quantité d'industrie au delà de ce î peut mettre en œuvre le capital social. « Il peut lement en détourner une partie dans une direction elle ne pourrait autrement avoir été », et « il n'est lement certain que cette direction artificielle ait chances d'être plus avantageuse pour la société

V>\ LR RADICALISME PHILOSOPHIQUE

que ivllo où le capital se serait spontanément dirigé >.

Tout iiuliviilu tend à employer son capital aussi prî's lie lui que {H^ssible, et, par conséquent, d'une manière autant que possible favorable au progrès de Pindustrie nationale ; il tend, par-dessus le marché, À l'euiplover de la façon la plus fructueuse possible. IVine, « si le produit de Tindustrie nationale ^H'ut être apfK^rtê à aussi bon marché que celui de rimlustrie étrangère, le règlement est évidemmeot inutile. S'il ne le \m}\\[^ il doit généralement être nuisible, iVest la maxime lie tout maiti*ede famille prudent, lie ne jamais essiiver de fidre à domicile ce qu*il lui en coûtera plus de taiiv que d'acheter », et € ce qui est pruiieuee ilans la ci>nduite de chaque famille privée peut dinieileinent être folie dans la conduite d'un grand ivvaume ». C/esl grûce au commerce extérieur que u reti\>itesse du inaivhé intérieur n'empêche, dans aucune braiiehe [Kirtieulière d'industrie ou de manularlnn\ la ilivision ilu travail d être portée à son plus haut point Ac perfection » '■*". Tout règlement qui limite la libciic ilu commerce — entre deux provinces, entre une iiiclropole et s<^»s colonies, entre deux colonies d'uiu» même meliviH^le, entn.» deux nations quelcon- (jnes — i»st mauvais , lorsqu'il n'est pas inutile, parce qu'il coulivdil le prinoi|>e de l'identité des intérêts.

Bref, en dépit de tant de restrictions, le principe dont le livre d'Adam Smith paraît consacrer le triomphe, c'est le principe de l'identité naturelle des intérêts. La

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