ADAM SMITH ET SON TFMPS. 1Ç
< Richesse des Nations » ne doit être considérée, d'ailleurs, ni comme un livre utopique, ni comme nn livre jrévcdutionnaire. Contemporain de la proclamation de l'indépendance américaine, c'est à peine si l'ouvraf^e devance de quelques années les opinions moyennes d'un ami des réforoies possibles et nécessaires pour l'Angleterre du XVIII* siècle: quiconque réfléchit va y retrouver les idées que, sous la pression des circonstances historiques, avec la collaboration tacite et permanente de toutes les intelligences, il a déjà commencé de former. Tel, entre tous, Bentham. « Le docteur Smith, avec qui je suis en relations intimes, lui écrit d'Édimlx)urjr, en 1784, son ami Schwediaur, est notre homme » ^". Bentbam est, à dater de 1780, l'ami intime, l'hôte périodique, de lord Shelburne : or, lord Shelburne qui, depuis vingt aimées, est l'ami d'Adam Smith et de Morellef*, est le jMremier homme d'État anglais à ébaucher, dans son court ministère de 1782, la nouvelle politique du libéralisme commercial '^ ; et c'est vers la même époque que Bentham semble avoir porté son attention, jusqu'alors absorbée par le problème purenient juridique, vers le problème économique. Si l'on avait encore besoin de comprendre pour quelles raisons, vers cette époque, chez les théoriciens de la doctrine nouvelle, le principe de l'identité des intérêts prédomine, invinciblement, sur l'idée confuse qu'il existe des divergences naturelles d'intérêts, il suffirait de lire, à côté de l'ouvrage écrit par le maître, les opuscules iques de son disciple Bentham.
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l'jr» LE RADICALISME PHILOSOPHIQUE.
L'é<*ononiie i)olitique, nous dit Bentham, comprend une science et un art, la science devant être conçue comme étroitement subordonnée à l'art ^'. Conformémtînt au principe de l'utilité, dans toutes les branches do l'art législatif, la fin à poursuivre, ce doit être la pnxluclion du maximum de lx)nheur, pendant un temps (lonné, dans la société en question. En d'autres termes, Itentham définit l'économie politique comme la définissait Adam Smith : une « branche de la l^slation », la connaissance de la meilleure direction qu'il convient de donner à la richesse nationale, des c moyens propres à produire le maxinmm de bonheur, dans la mesure où cette fin plus générale a pour cause la production du maximum de richesse et du maximum de population » '*. Mais Adam Smith, à ses recherches d'économie politique, avait préludé par trois livres de recherches purement théoriques sur les conditions de la production el de la distribution des richesses. Bentham, au contraire, néglige complètement cette partie préliminaire dos travaux de l'économiste. Exclusivcm(*nt soucieux de l'application utile des théories, c'est la solution d'un problème pratique qu'il demande à l'enseignenu^nt d'Adam Smith. Il adopte son libéralisme. Mais la thèse libérale paraît impliquer, comme son principe nécessaire, le principe de l'identité naturelle des intérêts, tandis que Texamen de la distribution des richesses, dans une société composée de travailleurs, de capitalistes el de propriétaires fonciers» révèle des divergences naturelles d'intérêt. Benlham^
BENTHÂM ÉCONOMISTE. 197
n'approFondit pas la question, se borne à renvoyer à Adam Smith, « qui n'a pas laissé grand'chose à faire, si ce n'est pour la méthode et la rigueur » '5, et laisse à d'autres le soin de se livrer, sur les trois premiers livres de la c Richesse des Nations », à ce travail de revision logique. Selon l'expression de Dumont de Genève, « ce que la loi doit être sur tel ou tel point — ce qu'il faut faire, et surtout ce qu'il ne faut pas faire pour que la prospérité nationale atteigne au plus haut degré possible » '*, — voilà l'objet que Bentham se propose.
Il est difficile, Bentham en convient, de déterminer quelque caractère distinctif par où des lois spécialement économiques s'opposeraient à tout le reste des lois "^^ Cependant, puisqu'on a distingué, parmi les buts du droit civil, entre la sûreté et l'égalité, la subsistance et l'abondance, on pourra considérer comme appartenant à la classe des lois économiques les dispositions qui tendent à augmenter la richesse nationale par des moyens autres que la sûreté et l'égalité. Qu'est-ce donc que la loi peut faire, relativement à la subsistance et à l'abondance? Toute intervention du gouvernement est coûteuse ; elle est donc une cause de diminution du capital national ; elle est donc mauvaise en soi. Mais ce n'est pas une raison pour condamner radicalement toute intervention gouvernementale, comme le font tant d'écrivains et d'orateurs, ignorants de la vraie « logique des lois ». Il faut faire intervenir ici le calcul, comparer les pertes avec les profits, et dire que toute inter-
vontion du gouvernement doit être réputée mauvaise. lorsqu'il n'est pas prouvé qu'elle entraine un excédent de bénéfice. Elle sera nécessaire lorsque fera défaut aux individus Tinclination, le pouvoir, ouïe savoir, qui serappoite à la fin poursuivie "**. Or, de ces trois éléments, le premier, l'inclination, ne fait pour ainsi dire jamais défaut. Car la masse générale de la richesse nationale est la somme des masses particulières qui appartiennent aux individus, et l'inclination qui porte l'individu à augmenter son capital est constante : c'est ainsi que le libéralisme économi(jue semble dériver nécessairement de l'individualisme des utilitaires. Le pouvoir est légal ou physique. Le pouvoir légal dépend du gouvernement dans la mi^sure où le gouvernement s'abstient de le r(»streindre par <les lois. I^e jxnivoir physiqpie, qui consiste dans la richesse elle-même, ne peut être, par le gouvernement, conféré à l'un sans qu'il y ait perte au moins équivalente pour un autre. Reste le savoir. i< Il csl (les cas où, dans riniérôt du public considéré en gcnrral, il peut être au pouvoir du gouvernement de [)r()vo(]ner soit la production soit la diifusion de telle ou h'Ilo portion du savoir, qui, sans l'initiative du gouvernement, ou n'aurait pas été produite ou n'aurait f)as rté divulguée » "^ A quoi bon fîiire, par exemple, aux industriels des avances de capitaux? Pour les encourager à donner à leur industrie la direction la plus avantagcus(î? Mais qui les retient de le faire, siiinn leur ignorance? Ce sont donc des connaissanres, non des capitaux, que leur doit le gouverne-
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ment; sa fonction est d'enseigner, non de prêter. Encourager Tétude des sciences utiles ; instituer des prix pour les découvertes et les expériences ; faire publier les procédés usités dans chaque branche d'industrie, les prix des divers produits ; protéger les inventeurs contre la spoliation et la contrefaçon '*^ : à cela doit se borner Tactinté du gouvernement. Et puis, qu'il se tienne coi^ qu'il pratique ce que Bentham appelle le quiét%8nie*^K Bentham avait ,commencé i>ar professer qu'en économie politique, il étudiait non la science, mais l'art; maintenant il affirme, en des termes qui contredisent, au moins en apparence, sa déclaration première, qu'en économie politique, la science est presque tout et l'art presque rien : car, en ces matières, l'art est de savoir ne rien faire ^. C'est ainsi que, pour la science antique l'ordre universel paraissait ne pouvoir qu'être compromis par l'intervention sacrilège de l'art humain. Lé principe de l'identité naturelle des intérêts, ainsi interprété, ne sembte-t-il pas, dès lors, contredire l'idée moderne d'une science active et conquérante? En feit, bien des contemporains, partisans du libéralisme com* mercial, — tels Josiah Tucker et Edmund Burke — tendent à parler de l'ordre de la nature comme d'un ordre de choses providentiel et divin "^ Quoi qu'il en soit, A<lam Smith avait posé le principe, et, sur deux points de détail, Bentham dévtîloppe, avec plus d'intransigeance logique qu'Adam Smith, les conséquences de son libéralisme.
En effectuant sa classification scientifique des délits.
Br^nthaiu ?Vt;iit, i^puis Ion;j:temps déjà, rendu compte de rimpos^ibilitr- J'a>>ii:ner une place, sur la liste, au pivtendu délit d'usure'*. Puis la nouvelle lui i)arvient, en Russie, <iue Pitt a nianitesté rinlenlion d^ibaisser encore, de «nnq à quatre [K>ur ct^nt, le taux maximum de Fintérèt Ié|j:al ""' : il se prépiire donc à reprendre son idée et à discuter la mesure de Pitt. € Car vous le savez, écrit-il à Wil^on, c'est une de mes vieilles maximes, que rintérét, comme Tamour et la religion, et tant d'autres jolies choses, doit être libre ■*. » Mais ses amis de Londres lavertissent que la nouvelle est con trouvée**^. Ce ne sera donc i>as à Pitt, pour avoir aggravé les lois exi>tantes contre Tusiire, ce sera à son maître lui-même, à Adam Srnilh, que Bentham s'attaquera pour avoir, au mépris de ses princii>es, donné son approbation à ces lois. Dans sa « Richesse des Nations », Adam Smilh, après avoir discuté et critiqué Pinterdiction du prêt à intérêt, interdiction qui a pour effet d'élever, au lieu de l'abaisser, le taux de l'intérêt, le créancier étant, en quelque sorte, obligé de s'assurer contre la loi, constate que « dans les pays où le prêt à intérêt est aulorisé,^ la loi, en vue d'empêcher l'extorsion de l'usure, fixe en j^^énéral le taux maximum qui peut être pris sans sanction pénale >> : j>uis, sîins même examiner si celte fixation est utile, inutile, ou nuisible, il se contente de poser en principe que a ce taux doit toujours être un peu suj)érieur au prix courant le plus bas, ou au prix (]ui est communément payé pour l'usage de l'argent par ceux qui peuvent donner les garanties les plus incon-