‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 3)Chapitre 15 sur 212 · BENTHAM ET LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

BENTHAM ET LA DÉMOCRATIE

est ainsi diminuée; mais la qualité essentielle chez un juge, c'est la probité, non Y indépendance. L'indépendance du juge est bonne dans une mauvaise constitution, funeste dans une bonne constitution; mieux vaut voir Y individu souffrir quelquefois par la faute de la multitude, que la multitude continuellement par la faute d'un individu. D'ailleurs, ajoute Bentham, « je n'ai 4 pas cette horreur du peuple. Je ne vois pas en lui ce monstre sauvage dont rêvent ses détracteurs. Les injustices des Athéniens, eussent-elles été dix fois plus fréquentes qu'elles n'ont été, n'ont rien à voir, à mon point de vue, avec la question. Les Athéniens avaientils des corps représentatifs? avaient-ils les lumières de deux mille années d'histoire pour les guider ? l'art de l'imprimerie pour répandre ces lumières? Quand les Athéniens étaient cruels et injustes, les Denys et les Artaxerxès l'étaient-ils moins? » Il ne faut pas juger davantage la justice populaire sur les actes accomplis par quelques individus inconnus, en temps de révolution ; et d'ailleurs, si l'on veut des exemples, l'exemple de l'Amérique n'est-il pas décisif, et favorable à la thèse de l'élection des juges? 44 .

En apparence, Bentham semble donc avoir été converti, par l'exemple de la France, à l'opinion démocratique. Au fond, Bentham, pour l'instant, n'est pas un démocrate sincère. Il apporte, au système vie l'élection certaines restrictions nouvelles , qui sont de son invention. Le « pouvoir de députation » i: \ par lequel il donne au magistrat, une fois élu, la faculté de se

désigner un suppléant permanent, non rétribué, implique le « principe de promotion graduelle » 4H : c'est parmi ces suppléants (juges députés) que le corps électoral sera obligé de choisir les magistrats. Les parties choisiront leurs avocats-: le plus sûr parti, en vertu de ce principe que « chaque homme est le meilleur juge de son intérêt », c'est de n'imposer aucune condition restrictive à ce choix. Mais les parties ne choisiront pas leurs juges : il y a lieu de restreindre ici, « sans componction », le principe de l'élection populaire. Car « la renommée publique dira qui s'est montré le meilleur juge, après épreuve; les relations privées seules peuvent dire, avant épreuve, qui, entre des hommes jeunes et non éprouvés encore, se montrera vraisemblablement un bon juge ». Là où les apprentissages étaient sans utilité, on a institué des apprentissages; là où des apprentissages auraient dû être tenus pour nécessaires, il n'en existe pas. — Surtout le principe de Y « enchère patriotique », dont Bentham semble avoir, indirectement, emprunté l'idée au discours de Burke sur la réforme économique 47 , constitue une double restriction au principe égalitaire et au principe électif. Le système de l'enchère patriotique, qui invite les candidats, avant l'élection, à offrir de payer, au moment de leur entrée en charge, une somme d'argent inférieure, égale ou même supérieure, au traitement espéré, laisse bien le corps électoral libre, en un sens, de son choix ; mais tout est calculé pour qu'il soit tenté de choisir le candidat assez patriote assurément, mais encore assez

Page 1