THÉORIE DU GOUVERNEMENT SIMPLE
même temps de sa puissance militaire et de son caractère despotique. « Le dessein est coupable, immoral, impie, tyrannique; mais il est courageux, audacieux; il est systématique; il est simple dans son principe; il présente un caractère parfait d'unité et de cohérence. L'individualité est laissée en dehors de leur plan de gouvernement. L'État est tout. Tout se rapporte à la production de la force ; puis on se fie, pour toute chose, à l'emploi de la force. L'État est militaire dans son principe, dans ses maximes, dans son esprit, et dans tous ses mouvements. Il a la domination et la conquête pour seuls objets; la domination des esprits par le prosélytisme, des corps par les armes » 5 . Ce qui frappe Burke, ce n'est pas le fait que l'erreur est variée, et la vérité une ; ce qui le frappe, c'est que, pour un être vivant et libre, les conditions d'existence sont complexes et variées. Montesquieu, écrivain classique en Angleterre, n'avait-il pas dit que les lois simples conviennent aux États despotiques 6 ?
Il y a donc, sur un point au moins, quelque analogie entre la thèse despotique et la thèse démocratique. Car il suffisait à Paine, dès 1776, dans son « Sens commun » d'observer que, « plus une chose est simple, moins elle est susceptible d'être dérangée, et plus elle est facilement réparée, lorsqu'elle a été dérangée » 7 , pour critiquer la constitution mixte de l'Angleterre. De même Mackintosh et Godwin. Étant donné le principe du gouvernement représentatif, il ne convient pas d'instituer des règles pour empêcher l'exécution de
la volonté nationale : car, s'il peut arriver, occasionnellement, que la majorité des citoyens se trompe sur ses intérêts vrais, il est certain, d'autre part, que l'intérêt général sera l'objet de l'opposition systématique de tout corps privilégié, de toute corporation politique. Pour quoi, en effet, tous les apologistes du régime aristocratique se trouvent-ils être aussi les avocats des constitutions complexes? Autant demander pourquoi les corporations industrielles donnent, aux procédés de leur art, le caractère de secrets dont la connaissance est inaccessible au public, pourquoi les églises présentent aux laïques les vérités de la religion comme constituant des mystères. La théorie trouve son explication dans un intérêt de caste; les castes nobiliaire, industrielle, ecclésiastique pourront accaparer la connaissance de la vérité, à dater du jour où elles auront su persuader aux foules que la vérité, en soi, est complexe et obscure. De sorte que, selon Mackintosh et Godwin, la théorie du gouvernement complexe repose chez Burke sur le même prin cipe que la théorie du préjugé. Elle revient à affirmer que Y imposture politique est utile. « Dire que les hommes doivent être gouvernés seulement par le prestige, c'est diffamer l'entendement humain et consacrer les fraudes qui ont exalté les Despotes et les Muftis, les Pontifes et les Sultans, sur la ruine de l'humanité dégradée et opprimée. Mais la doctrine est aussi fausse qu'elle est odieuse. Les vérités politiques premières sont peu nombreuses et simples » \ Sur ce point, Godwin reprendra les idées et les expressions mêmes de Mackintosh.
LES «VINDICIjE GALLICiE». 57
Paine, Mackintosh et Godwin pensent, contrairement à l'opinion de Burke, en matière de droit constitutionnel, comme le pensait déjà Bentham en matière de droit privé, que les principes de la morale sont à la fois clairs et simples, accessibles au sens commun et capables de fonder une science.
Mais quels sont ces principes? C'est ici que l'accord cesse, entre les trois adversaires d'Edmund Burke ; et leurs divergences sont particulièrement intéressantes, au point de vue où nous nous plaçons, si nous voulons comprendre comment, vers la fin du xvm e siècle, chez les avocats du régime démocratique, la théorie de l'utilité générale se substitue insensiblement à la théorie spiritualiste des droits naturels.
Les Vindiciœ Gallicœ sont un livre principalement historique; il est cependant impossible à Mackintosh de réfuter Burke sans remonter à la discussion des principes. Or, le principe que Mackintosh oppose à Burke, est-ce le principe de l'utilité ou le principe « métaphysique » des droits de l'homme? Nous ne saurions répondre à cette question, car Mackintosh ne paraît pas lui-même avoir conscience d'une divergence logique des deux principes. Sans doute il défend contre Burke l'idée qui a inspiré, en Amérique, puis en France, la rédaction des « Déclarations des droits des hommes »: il y voit un effet de la vigueur juvénile de la raison et de la liberté dans le Nouveau-Monde, où l'esprit humain n'était pas encombré comme en Europe, par cette vaste masse d'usages et de préjugés, débris
des siècles barbares. Il reproche à Burke de ne pas savoir, après avoir condamné le principe des droits naturels, éviter l'emploi constant de l'expression. Mais, d'autre part, il associe visiblement le succès des idées révolutionnaires en France avec l'expansion des idées d'Adam Smith: la fin du régime féodal, chanté par Edmund Burke, c'est, à ses yeux, surtout l'avènement de la liberté commerciale et industrielle. Ce qu'il combat dans l'ancien régime politique, comme Adam Smith ou Quesnay dans l'ancien régime économique, c'est le gouvernement des riches, constitués en corporation fermée par leur richesse même; il est nécessaire qu'ils se syndiquent et se coalisent, nécessaire qu'ils constituent des corps distincts, nécessaire qu'ils gouvernent 9 . Mais le principe qui fonde les spéculations d'Adam Smith, le principe de l'identité naturelle des intérêts, n'a pas de relation logique, malgré certaines obscurités de son langage, avec le principe des droits naturels ; et Mackintosh le reconnaît implicitement, lorsque, après avoir affirmé que les vérités politiques premières sont peu nombreuses et simples, il essaie de les définir: « il est aisé, pense-t-il, de les faire comprendre, et de transporter à la politique le même égoïsme éclairé qui préside aux autres affaires de la vie. On peut le faire respecter non parce qu'il est ancien, ou parce qu'il est sacré, non parce qu'il a été établi par les barons, ou applaudi par les prêtres, mais parce qu'il est utile i0 ».
C'est, à travers tout l'ouvrage de Mackintosh, la