INDIVIDUALISME ET SPIRITUALISME
liste et juridique dont Paine avait, dans la première partie, développé les principes. Paine distingue maintenant entre les deux notions de société et de gouvernement : la notion de gouvernement implique la notion de société, mais, inversement, la notion de société n'implique pas la notion de gouvernement. Il y a une société naturelle, antérieure à la formation des gouvernements et qui continuerait à exister si les formes gouvernementales étaient abolies. Mais cette société primitive constitue l'état de nature des économistes, non des juristes : elle est fondée sur le principe de l'échange, en d'autres termes, sur le principe de l'identité naturelle des intérêts, c'est-à-dire sur une des formes du principe de l'utilité. Paine admet sans doute qu'elle repose en partie sur un système d'affections sociales qui, sans être nécessaires à l'existence de l'individu, sont essentielles à son bonheur. Mais elle repose surtout sur les intérêts égoïstes de l'homme. La nature a donné à l'individu plus de besoins naturels qu'elle ne lui a donné de pouvoir pour les satisfaire. Nul homme n'est capable, sans l'aide de ses semblables, de subvenir à ses besoins ; de sorte que ce sont les besoins eux-mêmes, communs à tous les individus, qui les attirent jusqu'à ce qu'ils forment une société économique, c( aussi naturellement que la gravitation agit vers un centre » : c'est, avec la métaphore newtonienne favorite à tous les écrivains de l'école, la théorie de la division du travail, qu'Adam Smith avait mise à la base de sa doctrine. « Le propriétaire foncier, le fermier, l'in-
dustriel, le marchand, le commerçant, el les hommes de toutes professions, prospèrent par l'assistance qu'ils reçoivent les uns des autres, et tous de tous » . Du moment que les hommes, à la fois par instinct et par réciprocité d'intérêt, se sonthabitués à la vie sociale et civilisée, les principes sociaux sont assez actifs pour suppléer aux formalités gouvernementales absentes. L'homme est si naturellement une créature de la sociétéqu'il est presque impossible de l'en détacher. Toutes les grandes lois sociales sont des lois naturelles, lois d'intérêt mutuel et réciproque : les hommes s'y conforment et leur obéissent, parce que tel est leur intérêt, et non par respect poui" les lois que les gouvernements édictent. Bref, la société est capable d'accomplir pour elle-même presque toutes les fonctions qui sont d'habitude attribuées au gouvernement et l'expérience nous enseigne chaque jour à réduire davantage le nombre des fonctions gouvernementales. Voyez ce qui s'est passé en Amérique pendant les premières années de la guerre de l'Indépendance : en l'absence de tout gouvernement régulier, l'identité des intérêts a sufli pour produire la sécurité commune. Mais alors, comment ne pas apercevoir qu'il y a contradiction formelle entre les deux points de vue aux- ((uels J*aine se place tour à tour? La nature confère à rindividu plus de droits naturels que de pouvoir pour les défendre : donc il est nécessaire d'instituer des gouvernements pour préserver artiûciellement l'harmonie des droits. La nature donne à l'individu plus de besoins naturels ([ue de pouvoir pour les satisfaire; mais, par
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l'échange, les individus Irouvent moyen de satisfaire leurs besoins naturels, sans recours à aucune contrainte, sans sacrifice d'aucun intérêt. Nous avons pu voir, dans la première partie des « Droits de l'Homme » une édition de propagande de la « Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoven » ; dans la seconde partie, il serait plus exact de voir une brochure écrite en vue de propager les idées fondamentales d'Adam Smith, appliquées maintenant à la solution non plus des problèmes économiques, mais encore et par surcroît des problèmes politiques--.
La philosophie démocratique rentre donc, avec Paine, dans la tradition de la philosophie de Hume et d'Adam Smith, c'est-à-dire de la philosophie de l'utilité. « Les exemples, écrit Paine, ne manquent pas de circonstances où tout ce que le gouvernement peut utilement ajouter (à la société et à la civilisation) s'est trouvé accompli par le consentement commun de la sociélé sans (jouvernement ». Nous avons rencontré déjà, chez Hume, chez Adam Smith , chez Priestley, cette tendance à une séparation des deux concepts -\ Nous avons \ii Thomas Paine en tirer, dès le temps de la révolution d'Amérique, des conséquences révolutionnaires. Il développe maintenant cette thèse avec une énergie nouvelle : loin que l'abolition de tout gouvernement régulier doive aboutir à la dissolution de la société, elle agit, selon ]*aine, en sens contraire, et resserre le lien social, dur les gouvernements sont militaires par l'origine et par l'esprit de leur institu-
tien. Fondés par des voleurs et des bandits, par desconquérants et des usurpateurs, nés de la guerre, ils sont organisés pour la guerre et vivent de là guerre. Pourquoi l'origine de tous les gouvernements existants est-elle enveloppée dans une obscurité profonde ? C'est que les gouvernements ont intérêt à dissimuler le caractère antisocial de leur origine. Ils trouvent un intérêt direct à perpétuer les préjugés nationaux, les haines nationales, à empêcher les peuples de comprendre que leurs intérêts sont en réalité solidaires : telle est la philosophie delà guerre par opposition à la philosophie du commerce. « La guerre est la table de pharaon des gouvernements, et les peuples sont les dupes » -. Pourquoi les gouvernements sont-ils si coûteux? C'est que, pour justifier leur existence, ils ont besoin de faire la guerre, et que la guerre coûte cher ; c'est aussi qu'ils transportent, à l'intérieur même des pays qu'ils gouvernent, le système de rapine qu'ils ont pris l'habitude de pratiquer contre l'ennemi ; ils font maintenant la guerre pour trouver des prétextes à l'augmentation de la masse des impôts : « l'art de gouverner, c'est l'art de conquérir à l'intérieur-^ ». Avec le progrès de la civilisation, les sociétés européennes devraient apprendre à faire des économies toujours plus grandes sur les dépenses publiques : le gouvernement démocratique, étant un minimum de gouvernement, est un gouvernement à bon marché. Cependant les gouvernements de l'Europe occidenlale, en raison de leur constitution militaire, deviennent constamment plus coûteux. C'est