PAINE ET GODWIN
probablement Paine qui doit èXre considéré comme le premier auteur, avant Buckle, avant Spencer, de la distinction des deux régimes, militaire ou gouvernemental, et commercial. Mais, dans l'Europe occidentale, ces deux régimes coexistent en quelque sorte; et le miracle, c'est que la société commerciale, identifiée par Paine avec la civilisation elle-même, ait pu non seulement subsister, mais encore progresser, sous le régime gouvernemental et militaire qu'elle subit. Il y a chez l'homme une faculté plastique qui lui permet de s'adapter, de s'accommoder à toutes les situations. « L'instinct des animaux n'agit pas avec une force d'impulsion plus grande que ne font, chez l'homme, les principes de la société et de la civilisation -^ » : on reconnaît le naturalisme optimiste de Hume et d'Adam Smith. Pourtant, vers la fin du xvm'' siècle, avec le progi'ès des lumières, la contradiction est devenue trop visible à tous entre les deux principes, pour qu'une conciliation reste possible. En Amérique, en France, le temps des révolutions est venu ; c'est par des révolutions que doivent se substituer, à des gouvernements issus de la violence, des sociétés fondées sur l'harmonie naturelle des intérêts, et qu'après « l'âge de la chevalerie » commence, selon l'expression judicieuse à laquelle Burke avait tort de prêter une valeur satirique, « l'âge des économistes politiques ».
Entre la philosophie politique qui se trouve exposée dans la seconde partie des « Droits de l'Homme » et celle que va dévelapper William Godwin, un an plus
tard, dans sa « Justice politique », la distance est courte. D'une part, à côté des passages que nous avons cités, il en est d'autres, dans les « Droits de l'Homme », où il semble que la critique de Paine porte non contre l'idée même de gouvernement, mais seulement contre la réalité des gouvernements « tels qu'ils ont existé jusqu'à présent dans le monde -'• » : c'est une vérité évidente, nous déclare Paine, qu'un « gouvernement civil est nécessaire -" », et les deux concepts de société et de gouvernement cesseront d'être en conflit, lorsqu'on se bornera à définir le gouvernement « une association nationale agissant conformément aux principes de la société ^^ ». En d'autres termes, Paine semble avoir peur d'aller jusqu'au bout de ses propres idées, et ne conclut pas, comme il le devrait peut-être, à la dissolution radicale de tout gouvernement. D'autre part, et plus profondément, Paine développe tour à tour, dans les deux parties de son ouvrage, l'idée d'une société fondée sur l'obligation de respecter les droits inaliénables de la personnalité humaine, et l'idée d'une société « sans gouvernement », fondée sur l'identité spontanée des intérêts égoïstes ; mais nulle part il ne semble comprendre qu'il est impossible d'adopter sans contradiction les deux doctrines à la lois. Godwin, au contraire, plus isolé, moins directement mêlé à la lutte des partis, et par suite moins dupe des formules politiques à la mode, comprend la nécessité de choisir entre la doctrine de l'égalité des droits et le principe de l'identité des intérêts. Au moment où Paine reste, pour ceux (pii le détestent et