GODWIN ET LE PRINCIPE DE L UTILITE
pour ceux qui l'adorent, pour ceux qui le brûlent en effigie et pour ceux qui propagent son livre comme une Bible, l'incarnation de la doctrine des droits naturels, Godwin, le premier parmi les philosophes du parti démocratique, critique la notion de droit, et fonde sur cette critique la conception radicale d'une « société sans gouvernement » empruntée d'ailleurs elle-même, de l'aveu de Godwin, à Thomas l'aine -\
La morale de Godwin, c'est la morale de l'utilité; et les expressions dont il se sert pour la définir sont si voisines des expressions employées, peu de temps auparavant, par Bentham dans son Inlroduction. que l'on serait tenté de croire à une influence directe. Le critérium de la morale, c'est Tutilité. Il faut admettre, dans tout système de morale qui n'est pas infecté de préjugés monastiques, qu'en ce qui nous concerne nous-même, nous ne devons refuser aucun plaisir, si ce n'est dans la mesure où il tend à l'exclusion de quelque plus grand plaisir. D'autres éléments entrent d'ailleurs dans le calcul des plaisirs. Un plaisir moindre no doit pas être troqué contre un plaisir plus grand, pour nousmême ou pour autrui, ni l'attente certaine ou probable d'un plaisir considérable contre une spéculation aventureuse. Mais il faut tenir compte des plaisirs d'une pluralité d'individus; et, si la fin de la vertu est d'ajouter à la somme des sensations agréables, le régulateur de la vertu c'est l'impartialité : nous ne devrons pas faire, pour produire le plaisir d'un individu, cet individu fùt-il nous-même, l'eiïort qui pourrait avoir
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été employé à produire le plaisir de plusieurs. Bref, la moralité est le sj'stème de conduite qui est déterminé par la considération du plus grand bien général ; celui-là mérite la plus haute approbation morale, dont la conduite est, dans le plus grand nombre de cas ou dans les cas les plus graves, gouvernée par des vues de bienveillance ou mise au service de l'utilité publique. Mais Godwin ne cite pas une seule fois le livre de Bentham--', qui avait fait peu de bruit, et il n'est pas nécessaire de supposer, qu'il le plagie ; car le mouvement général de la pensée contemporaine, les influences subies en commun, suffisent à expliquer tant d'analogies d'expression. Godwin peut avoir subi l'influence de Paley, universellement lu et connu. Il a certainement subi l'influence de Hume, de Hartley, d'Helvétius. A Hume et à Hartley, il a emprunté son déterminisme ; à Hartley, sa théorie de l'association des idées, abandonnant, après Priestley, la théorie des vibrations; encore à Hartley, comme avant lui Priestley, la théorie du progrès nécessaire et indéfini ; à Helvétius enfin, ce qu'on pourrait appeler son intellectualisme. Pour Helvétius et pour lui, en effet, les différences individuelles, dans le genre humain, s'expliquent toutes, ou presque toutes (Godwin fait sur ce point quelques concessions dans la seconde édition de son livre ^-), non, comme poui- Montesquieu, par des causes physiologiques ou physiques, mais par des causes morales, ou sociales. De là, pour l'un comme pour l'autre, l'importance extrême du problème politique, qui se
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ramène à un problème pédagogique : à la différence de l'éducation proprement dite, qui cesse d'agir après l'enfance, du livre, qui n'atteint qu'une élite, les institutions politiques exercent leur action sur tous, pendant toute la vie^^ Mais à tous, sans dictinction, il emprunte son utilitarisme.
Comment d'ailleurs Godwin interprète le principe de l'utilité, c'est ce qui demeure très incertain. Est-ce qu'il se rallie au principe de l'identité naturelle des intérêts? Il le semblerait, puisqu'il emprunte à Adam Smith son libéralisme économique, à Harlley sa théorie du progrès indéfini. Tout un chapitre de sa première édition est, d'ailleurs, consacré à démontrer que la pratique de la vertu est le véritable moyen qu'il faut employer en vue d'atteindre le bonheur individuel^-. Et Godwin a beau supprimer le chapitre dans la seconde édition; il a beau admettre que ce sont deux choses très difïérentes de convaincre les hommes qu'une certaine manière de se conduire sera, pour un individu, la plus conforme à l'intérêt général, et de les persuader qu'il faut faire passer après les considérations d'intérêt général toute satisfaction égoïste ; il répète aussitôt, sans transition, que l'égoïsme et le désintéressement, si différents qu'ils soient en eux-mêmes, se trouvent, en dernière analyse, prescrire la même ligne de conduite. Pourtant Godwin considère le système égoïste comme fondé sur une équivoque, et le condamne ^^ Veut-on dire, en effet, avec La Rochefoucauld, que, dans toutes nos actions, nous sommes dirigés par un calcul d'intérêt
personnel? ou bien, que, tout état de conscience comprenant un élément de plaisir ou de peine, la sensation immédiate, agréable ou pénible, doit être regardée comme la cause suffisante et nécessaire de l'action? Mais, dans le second cas, le motif de l'action agréable peut être désintéressé aussi bien qu'égoïste. C'est, en dernière analyse, le principe de la fusion des intérêts qui prédomine chez Godwin sur le principe de l'identité naturelle des intérèls. Tous les hommes sont raisonnables; tous les hommes ont conscience que l'homme est un être dont la nature est, chez tous les individus, identique, et sentent qu'il convient que le traitement qu'ils reçoivent l'un de l'autre soit mesuré à une unité commune. Tout homme désire assister son prochain. Même le criminel invente des sophismes pour justifier l'acte qu'il accomplit. Bref, il y a une tendance naturelle chez l'homme à l'application impartiale du critérium de l'utilité, en d'autres termes, à la justice. Ainsi la justice coïncide avec l'utilité: « par /usi/ce j'entends, dit tlodwin, cette façon impartiale de traiter tous les hommes en ce qui concerne leur bonheur, qui se règle exclusivement sur la considération des qualités de celui qui reçoit et des facultés de celui qui donne »^*. C'est cette tendance à la justice que le moraliste doit développer, en la dégageant de toutes les tendances qui peuvent la contrarier, non seulement des tendances égoïstes, mais des tendances qui imitent la morale. Les affections de famille, le sentiment de la gratitude, peuvent contrarier en nous l'ac-