‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 30 sur 177 · CRITIQUE DE 1, IDEE DE DROIT · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE 1, IDEE DE DROIT

lion du principe derutilité^"'; ce sont des sentiments qui peuvent fausser « l'arithmétique morale », et qu'il faut éliminer du calcul.

Mais, si c'est l'utilité générale qui constit ue mon devoir, il y a donc incompatibilité entre la notion de devoir et la notion de droit; ou encore, comme dit (iodwin, ([ui songe au titre du livre de Paine, il y a incompatibilité entre l'idée d'homme et l'idée de droit : « les hommes n'ont pas de droits y^''. Qu'est-ce, en effet, qu'un droit, si ce n'est la liberté d'agir à sa guise (to do as ice list)'? Or parmi les actions que nous pouvons accomplir, les unes sont utiles, et doivent être accomplies, les autres sont nuisibles, et ne doivent pas l'être ; il n'existe pas d'actions intermédiaires que la considération de l'utilité générale nous laisse libres d'accomplir ou de n'accomplir pas. Le droit, c'est le pouvoir d'user ou d'abuser ; mais il est absurde de dire que l'abus constitue un droit. Paine a raison de dire que « les princes et les magistrats n'ont pas de droits » : car il n'est pas une situation de leurs vies à laquelle des obligations ne correspondent; aucun pouvoir ne leur est confié qu'ils ne soient astreints à exercer exclusivement en vue du bien public. Mais il est singulier qu'après avoir posé ce principe on n'ait pas aperçu la nécessité de l'appliquer aux sujets et aux citoyens pris individuellement ou par groupes. Il est ridicule de dire qu'une congrégation religieuse, qu'une association politique, a le droit d'adopter les statuts ou les cérémoniaux les plus absurdes ou les plus détestables^^ IN'est-il pas légitime.

cependant, de parler de « droits à l'assistance mutuelle»? Mais, quand nous affirmons que « les hommes ont droit à l'assistance et à la coopération de leurs semblables pour l'accomplissement de toute action honnête», nous donnons au mot de droit une acception très différente de l'acception usuelle. Le droit devient la réciproque d'une obligation, il cesse de signifier quelque chose de discrétionnaire et d'essentiellement volontaire ; mieux vaudrait donc éviter l'emploi d'un terme ambigu. Car, au sens courant du mot, la notion de droit est la source de toutes les fausses notions morales : c'est elle qui permet au prodigue de dépenser, à l'avare d'entasser sans utilité sa fortune, et de croire qu'il n'enfreint pas la justice. La morale de l'utilité, parce qu'elle impose des devoirs, ne peut pas conférer des droits.

Faudra-t-il donc condamner, avec les autres droits, les droits à l'exercice du jugement privé et à la liberté de la presse^**? Non, mais il faudra critiquer un emploi impropre de l'expression de droit dans certains cas oîi il y a seulement impossibilité, sans excès de conséquences nuisibles, de restreindre la liberté, mieux encore, dans certains cas, où, pour qui sait bien voir les choses, il 3^ a non pas extension, mais véritablement restriction, de la liberté. Si la liberté de la conscience et de la presse ne souffre pas de restriction, cela ne veut pas dire que les hommes aient le droit de dévier de la ligne que le devoir prescrit, cela veut dire que la société, la totalité des individus, n'a pas le droit d'assumer la prérogative d'un juge infaillible et de rien prescrire impé-

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rativement à ses membres en matière de spéculation pure. D'une pari, tout homme est faillible : nul homme ne peut affirmer c|u'il a raison et imposer son jugement à autrui. D'autre part, quand bien même je posséderais un critérium infaillible de la vérité, je n'aurais pas pour cela l'e droit d'en imposer, par la force, le respect à mes semblables. Car il est de la nature de la vérité de ne pas pouvoir être imposée par une contrainte extérieure, d'être l'objet d'une adhésion libre. Une vérité imposée n'e'st pas une vérité, c'est une erreur : tel est le principe du libéralisme, récemment découvert, et dont l'application intégrale doit transformer tout le domaine des institutions politiques. Il a été introduit par Adam Smith dans l'économie politique, et tout le monde considère comme démontré théoriquement que le régime libéral est le plus favorable à la prospérité commerciale. Il s'agit de découvrir maintenant l'application politique du principe. Godwin est démocrate et fait dériver la forme et les actes du gouvernement de la volonté librement exprimée du citoyen, par le fait même qu'il respecte chez tous les individus l'exercice du « jugement privé» ^^ Comment une nation doit-elle être gouvernée? Conformément, ou contrairement à l'opinion des habitants? Conformément, sans aucun doute. Non que leur opinion soit un critérium de la vérité, mais parce que, si erronée que cette opinion puisse être, nous ne pouvons pas trouver mieux. Il n'y a qu'une manière d'améliorer les institutions d'un peuple, qui est d'éclairer leurs intelli genccs. Mais ce respect absolu de l'intelligence humaine

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implique des conséquences politiques plus radicales que ne serait l'établissement d'un régime représentatif et démocratique. Les philosophes du xviii* siècle reprochent aux corporations, religieuses ou industrielles, de durer sans contenir un principe de progrès, et de perpétuer dans un temps les préjugés intellectuels,. les procédés industriels d'un autre temps, de faire, par suite, obstacle au progrès de l'esprit humain, qui suppose la libre communication des pensées. Or ce qui est vrai de la constitution d'une corporation est également vrai de toute constitution politique, même la plus démocratique. Toute constitution, toute institution politique permanente est mauvaise; en vertu du principe de la liberté de conscience, du respect du jugement privé, il faut l'abroger. Une société démocratisée, gouvernée par une assemblée nationale unique, celle dont Paine fait la théorie dans ses « Droits de l'Homme », celle dont la constitution française de 1793 offre une application réelle, ne constitue encore qu'une étape vers le but final où tend le progrès de la sociélé humaine.

Un gouvernement ainsi constitué doit être conçu, en effet, comme muni du pouvoir législatif, du pouvoir de faire des lois. Mais l'objection qui vaut contre la notion d'une institution politique permanente vaut contre la notion de la loi. Par cette objection, Godwin renouvelle la criti(]ue instituée par Hume contre la notion de contrat, de fidélité aux promesses^". Si j'exprime, en parvenant par exemple à ma majorité, mon assentiment à un système d'opinions, à un code d'in-

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