AVANT-PROPOS. III
faire seulement comprendre leurs opinions par le public auquel il s'adressent.
En matière politique, Burke se fonde sur le principe de l'utilité pour développer une philosophie traditionaliste qui finit par confiner au mysticisme ; Bentham, et, à ses côtés, son disciple Dumont, pour réfuter, point par point, la Déclaration des Droits de l'Homme. Mais, d'autre part, chez Mackintosh, chez Paine et chez Godwin, le principe de l'identité des intérêts tend constamment à l'emporter sur le principe de l'égalité de? droits. Leur utilitarisme laisse pressentir le futur radicalisme philosophique.
En matière économique, Godwin se fonde sur le principe de l'utilité pour espérer la venue d'un état de société où, par la disparition du droit de propriété individuelle, tous les individus se trouveront également et abondamment pourvus des subsistances dont ils ont besoin. Malthus lui répond en se fondant sur le principe de l'utilité et en insistant, pour l'aggraver, sur cette loi du travail qui a toujours été fondamentale dans l'économie politique selon Adam Smith. Le nombre des consommateurs tend constamment, si les hommes ne savent réprimer leur instinct, à croître plus vite que la quantité des subsistances disponibles : les conditions auxquelles le bonheur humain est soumis sont pénibles. Or, des deux utilitarismes, c'est celui de Malthus, non celui de Godwin, qui est appelé à devenir la docrine orthodoxe.
Maintenant donc, pour que le principe de l'utilité
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devienne le moule où viendront prendre forme toutes les idées réformatrices, il suffira d'un fait général : le peuple anglais redevenant, à partir de la guerre d'Espagne, le défenseur de la liberté européenne contre le despotisme napoléonien. Dès lors, les idées libérales reprenant crédit en Angleterre, n'est-il pas nécessaire qu'elles s'expriment dans le langage utilitaire, puisque c'est, à des degrés divers, le langage que parle tout le monde? D'autre part, pour que Bentham prenne la direction du mouvement, il faudra une circonstance particulière : la rencontre, en 1808, de James Mill et de Bentham. James Mill, depuis longtemps un whig avancé, convertit Bentham à la cause du libéralisme, puis du radicalisme politique. James Mill endoctrine Ricardo : c'est sous sa direction, et comme sous sa surveillance, que Ricardo assimile, à l'économie politique d'Adam Smith, les deux lois d'évolution de Malthus, pour servir à unifier et à systématiser la doctrine économique tout entière. Enfin James Mill se fait, par tous les moyens de publicité disponibles, le propagandiste acharné du benthamisme. Depuis longtemps, et dès le xviii' siècle, des individus isolés propageaient les idées éparses qui viennent maintenant seulement, grâce à James Mill et sous l'invocation de Bentham, se concentrer dans l'école utilitaire.