‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 4 sur 177 · LE [PROBLÈME POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE [PROBLÈME POLITIQUE

La révoliUion de Erance i"i}t|)rlle, en 1789, <1'uik' façon pressante, l'altention du publie anglais sur le prol)lènie politique, négligé depuis quelques années. La guerre redevieni nrdiiitc entre les partis, une brillante et violente polémique se prolonge entre les écrivains de la faction aristocratique, appuyée sur Finituense majorité de la poj)ulalion, et ceux: delà faction jacobine, qui plaident la cause impopulaire de l'étranger. De même qu'en 1776, le principe de l'utilité apparaît, chez certains, chez Burke et chez Bentham lui-môme, comuK^ un principe hostile aux principes révolutionnaires. Mais, Il 1

2 LE r.ADlCALISME PHILOSOPHIQUE.

à la différence de ce qui se passait en i776, la pliilosopliie républicaine elle-même est envahie, d'une façon constamment croissante, par l'esprit utilitaire. Ceux mêmes qui conliniimt à parler le langage des « droits de l'homme » paraissent ne plus bien comprendre le sens juridique et spiritualiste de l'expression : c'est ainsi (|ue, sous un régime républicain, nous conlinuons à faire nos échanges avec des monnaies frappées à l'effigie de monarques déchus, sans y prendre garde et sans 3' attacher d'importance. Enfin Godwin fonde une politique purement démocratique sur une application rigoureuse et systématique du principe de l'utilité, à l'exclusion du principe de l'égalité des droits. Ainsi se j)répare, sous des formes imparfaites et utopiques, à côté de Bentham et à son insu, la future identification du principe utilitaire avec le principe démocratique.

LE PRINCIPE DE L UTILITE CONTRE LA DÉCLARATION DES DROITS DE l'hOMME. B U R K E ET B K N T H A M .

Le 4 novembre 1789, aa jour anniversaire de la Révolution de 1688, que les églises dissidentes ont gardé la coutume de célébrer solennellement, le docteur Price, l'ami de lord Lansdowne, a prononcé, au jneeting-house de Old Jewrv, une sorte de discours-sermon, sur « l'amourde notre patrie' » (on the love of our countnj), et qui pourrait être intitulé « du vrai et du faux patriotisme». Le vrai patriotisme n'implique ni la conviction de la supériorité des lois et de la constitution de notre pays sur les lois et les constitutions des pays voisins, ni la haine des autres nations. Il signifie seulement « que nos affections sont plus fortes envers certains individus du genre humain qu'envers les autres, en propoiiion de leur degré de proximité par rapport à nous, et de notre pouvoir de leur être utiles » ; il exige d*e nous que nous fassions effort pour rendre notre pays chaque

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jour plus riche en vérité, en vertu, en liberté. La Révolution de 1088 a été inie première révolution de liberté, elle a consacré les trois droits fondamentaux: « le droit à la liberté de conscience en matière religieuse; — le droit de résister au pouvoir quand il en est abusé ; — le droit de choisir nos propres gouvernants , de les casser pour mauvaise conduite, et de former un Gouvernement pour nous-mêmes ». Le roi d'Angleterre est, en Europe, le seul i-oi légal, le seul ciui dérive son autorité du consentement de son peuple. Mais l'Angleterre ne jouit encore ni d'un régime où la tolérance religieuse soit absolue, ni d'un régime où le droit de suffrage soit également réparti entre tous. C'est en Amérique, c'est en France que Price croit ^ oir naître les temps nouveaux ; et il termine son sermon politique par un « Nunc dimittis » triomphant. « J'ai vécu pour voir une diffusion du savoir, qui a miné la superstition et l'erreur. — J'ai vécu pour voir les droits de l'homme mieux conq^ris que jamais, et des nations anxieuses d'être libres, qui semblaient avoir perdu l'idée de liberté. — J'ai vécu pour voir trente millions d'hommes, indignés et résolus, repoussant l'esclavage et réclamant la liberté d'une voix irrésistible: leur roi conduit en triomphe, et un monarque absolu se rendant à ses sujets. — Après avoir eu ma part des bienlaits d'une Révolution, il m'a été réservé d'être le témoin de deux autres Révolutions, toutes deux glorieuses. Lt maintenant il me semble voir la passion de la liberté gagner du terrain et s'étendre ; une réforme

l'RICE r.T BURKE. O

générale commencer dans les aft'aii'es humaines; la domination des rois se transformer, pour de^■enir la domination des lois, et la domination des prêtres céder la place à la doniinalion de la rai>on et de la conscience ».

Malgré le caractère sacré du lieu, les assistants éclatent en applaudissements; le lendemain, ils se réunissent, décident l'envoi d'une adresse à la Constituante, l'envoient effectivement, et la Constituante répond aux dissenlem par un document ofticiei. Cette correspondance des révolutionnaires des deux pays émeut Burke, le détermine à répondre par une réfutation des principes de la Révolution française. Au bout d'un an de travail , paraissent ses retentissantes « Réflexions sur la Révolution française », cpii peuvent être considérées comme le premier acte décisif- de la campagne qu'il va mener, sept ans durant, contre la Révolution française, et cpii font de lui le iihilosophe attitré de la contre-révolution. Historiquement, il n'a pas de peine à démontrer, contre Price, que la Révolution de 1688 n'a été ni une révolution démocratique ni une révolution philosophique, qu'f^lle a été une «révolution de stabilité », devenue nécessaire, à un moment donné, pour défendre une tradition aristocratique menacée. Mais c'est bientôt le problème philosophique posé par la révolution dont il aborde la discussion. La philosophie, la « métaphysique » de la Révolution française, c'est la théorie des droits de l'homme, énoncée dans une déclaration solennelle: les hommes apportent avec

eux, en entrant dans une société, un certain nombre de droits inaliénables, pour la défense desquels la société polilique a été instituée. Au nombre de ces droits il faut compter celui que posséderaient les citoyens de se gouverner eux-mêmes, ou de choisir eux-mêmes des gouvernants qui, n'étant que leurs délégués, doivent exécuter leurs volontés, sous peine d'être cassés. — Or, contre cette théorie, Burke n'essaie pas de restaurer l'ancienne théorie de Filmer, la « métaphysique » du droit divin des rois. Théorie surannée, seuls les « fanatiques de servitude » la défendent encore : « les rois sont en un sens incontestablement les serviteurs du peuple, parce que leur pouvoir n'a d'autre fin rationnelle que Fintérêt général (général davantage) » ^. C'est donc du principe de l'utilité, comme Bentham, que Burke se, réclame. Il se plaçait au même point de vue déjà, en 1774, lorsqu'il était, au Parlement, l'avocat en titre, 1' « agent payé » des colons d'Amérique révoltés, se refusant à soulever la question de droit, insistant sur ce point que la seule question en jeu était une question d'opportunité politique (poUtical expedie7icy)\ En 1782, il réfutait, en se plaçant au point de vue du principe de l'utilité, la théorie « juridique » des « droits de l'homme en tant qu'homme »''. C'est, dira-t-il encore plus tard, par les conséquences pratiques qu'il faut juger les doctrines politiques: « les problèmes politiques ne sont pas primitivement relatifs à la vérité et à l'erreur, ils sont relatifs au bien et au mal ; ce qui vraisemblablement

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