DROIT A LA SUBSISTANCE. PAINE
Bref, au moment où la fixation légale du taux des salaires tombe en désuétude, elle reparaît, par un détour, dans la loi des pauvres. Ce n'est plus seulement au pauvre sans travail que la loi vient en assistance, c'est à Vindustrious poor, au labouring poor, à l'ouvrier qui travaille, mais que le salaire de son travail ne suffit pas à faire vivre. Ce n'est plus le droit au travail, c'est le droit direct à la subsistance qui est consacré par
la loi.
Il est naturel que les démocrates se rallient à la thèse
du droit à la subsistance. ÎSl Paine, ni Godwin n'éludent le problème ; ni l'un ni l'autre ne se considère comme dispensé d'avoir à résoudre le problème économique, après avoir résolu le problème politique.
Paine, dans ses « Droits de l'Homme », fait le calcul des hommes qui, en Angleterre, après cinquante ans révolus, « peuvent trouver nécessaire ou agréable d'être mieux assistés qu'ils ne s'assistent eux-mêmes, et cela comme une affaire non de grâce et de faveur, mais de droit », et essaie de déterminer cette assistance, qui est, il le dit et le répète, « non pas une aumône, mais un droit ^ ». Il va plus loin dans son ouvrage de 1796, intitulé « Justice agraire, opposée à la loi agraire et au monopole agraire », réponse à un sermon dans lequel AVatson, évêque de Llandafl, avait célébré « la sagesse et la bonté de Dieu lorsqu'il fit les riches et les pauvres * ». Mais Paine nie que la distinction des riches et des pauvres soit d'origine naturelle ou divine. La pauvreté est une création de ce qu'on appelle la vie
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civilisée, elle n'existe pas à l'état naturel ; et comme, d'autre part, l'état de nature est privé de ces avantages qui dérivent de l'agriculture, des arts, des sciences et des manufactures, le but à poursuivre est d'éviter le premier inconvénient en retenant le second avantage. Si la propriété foncière a commencé du jour où le travail a été incorporé au sol, il est néanmoins vrai que c'est la valeur de l'amélioration sociale, et non la terre elle-même, qui est propriété individuelle: c'est pourquoi tout propriétaire du sol cultivé doit à la collectivité une rente foncière (ground-rent). Toute accumulation de propriété personnelle au delà de ce que produisent les mains propres de l'individu lui vient du fait qu'il vit en société; il doit donc, en vertu de tous les principes de justice, de gratitude et de civilisation, la restitution d'une partie de cette accumulation à la société d'où le tout est venu. Bien plus, on observera que l'accumulation de propriété personnelle est, dans bien des cas, l'effet de ce que le travail qui l'a produite est trop peu rémunéré. « Il est peut-être impossible, ajoute Paine, de proportionner exactement le prix du travail aux profits qu'il produit; et on dira aussi, en manière d'excuse pour l'injustice, que, si un ouvrier devait recevoir un accroissement quotidien de salaires, il ne le garderait pas pour se défendre contre la vieillesse, et n'en tirerait pas grand avantage dans l'intervalle. Faites donc de la société le trésorier, pour le lui conserver dans un fonds commun ; car ce n'est pas une raison, parce qu'il n'en pourrait pas faire un meilleur
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usage pour lui-même, pour qu'un autre le lui prenne ». Paine propose, en conséquence, par un impôt proportionnel sur les successions, la constitution d'un fonds national permettant de payer, non pas seulement une pension de dix livres par an à toute personne ayant dépassé la cinquantaine, mais encore une somme de quinze livres à toute personne atteignant l'âge de vingt et un ans. Les individus ainsi assistés « pourraient acheter une vache, et des instruments pour cultiver quelques arpents de sol, et, au lieu de devenir des charges pour la société, comme c'est toujours le cas, là où les enfants sont produits plus vite qu'ils ne peuvent être nourris, seraient mis en mesure de devenir des citoyens utiles et profitables » . Déjà, conclut Paine, se répand la conviction que la théorie du gouvernement représentatif est la vraie ; mais la révolution de France aura un avocat et un allié dans le cœur de tous les hommes, quand un système social, issu de ce système politique, sera organisé dans des conditions telles que tous les hommes et toutes les femmes hériteront du capital nécessaire pour commencer à gagner leur vie, et seront d'autre part assurés d'échapper aux misères qui, sous les autres gouvernements, accompagnent la vieillesse.
Or, trois années plus tôt, Godwin, dont Paine s'inspire, avait, dans sa « Justice Politique », conçu le même espoir, de voir s'achever la révolution politique par une révolution sociale. A la différence de Paine, il n'avait suggéré aucun expédient pratique, propre à
réaliser l'idée; en revanche, il avait soumis l'idée de propriété individuelle à, une critique plus rigoureuse, fondée non sur l'idée de droit abstrait, mais sur le principe de l'utilité. — Singulière vicissitude dans l'histoire de la doctrine que nous étudions. Du principe de l'identité naturelle des intérêts, on peut conclure que les inégalités économiques sont justifiées, et que les intérêts des riches et des pauvres sont identiques. Du même principe, Godwin, qui se pose cependant en disciple d'Adam Smith, tire des conséquences inattendues, et aboutit à un système de communisme égalitaire.
La théorie de la propriété, qui remplit le huitième livre de F « Enquête » % ne subit pas de modification de principe, entre la première et la seconde édition ; elle est cependant beaucoup moins développée dans la pre mière édition où Godwin essaie de supprimer complètement, dans le langage de la philosophie politique, l'expression de droit, que dans la seconde, où Godwin admet l'existence, sinon des droits positifs, qui sont les droits absolus à l'usage ou à l'abus des choses, au moins des droits négatifs, qui sont seulement les réciproques d'autant d'obligations. « Nous n'avons en réalité rien qui soit à parler strictement nôtre. Nous n'avons rien qui n'ait pas une destination prescrite par la voix immuable de la raison et de la justice. » Mais, d'autre part, si c'est une obligation pour chacun d'assister son prochain, chacun a donc inversement « droit à l'assistance de son [)rochain ». D'où un renversement absolu