BENTHAM DEVIENT DÉMOCRATE
par tomber dans la mélancolie. Mais Bentham a la tète plus robuste: il modifie seulement, ou, plus exactement, il complète sa philosophie, sous la pression des circonstances. Il s'en prend de ses déboires au roi, qui se souvient toujours, pense-t-il, de la polémique de 1789'-. Il s'en prend aussi à l'apathie, à l'égoïsme de caste de l'aristocratie tout entière, des factions intéressées entre lesquelles elle se divise, et qui se disputent, à grand bruit, la jouissance du pouvoir politique. Il se souvient avec ironie du temps de sa jeunesse où, grand réformateur, il croyait qu'il suffirait d'éclairer l'aristocratie pour la convertir aux idées réformatrices. Il s'était trompé, il l'avoue dans une note ajoutée en marge de son Introduction, et comprend maintenant que l'aristocratie est, par essence, ennemie des réformes '^ La réforme juridique suppose accomplie la réforme politique, car, en politique comme partout ailleurs, l'esprit corporatif est le pire ennemi du principe de l'utilité publique ; et l'aristocratie est une corporation, une société particulière constituée au sein de la grande société, avec des intérêts séparés. C'est la conclusion dont les prémisses sont, pour Bentham, moins des principes abstraits, que les événements réels qui ont marqué les vingt dernières années de son existence. Il reprochera un jour à James Mill de délester l'oppression moins par amour du grand nombre que par haine du petit nombre ". L'observation ne s'appliquerait-elle pas tout aussi bien à Bentham? Ses déceptions, ses misères fouL de lui un démocrate; en haine du mo-
narqueet de ses ministres, il devient un ennemi réfléchi des institutions monarcliiques et aristocratiques.
Telles étant les causes lointaines qui déterminèrent l'évolution de la pensée de Bentham dans le sens démocratique, il convient de rechercher les causes prochaines qui précipitèrent cette évolution et lui donnèrent, aux environs de 1808, le caractère d'une subite révolution. Jusqu'à cette date, Bentham s'est trouvé, par la force des choses, en relation avec le parti whig : ses deux plus intimes amis, Romilly et Dumoiit, sont reçus en amis à Holland House, centre social de la faction. C'est en Espagne, au Portugal, et dans l'Amérique du Sud, que l'ouvrage de Bentham et de Dumont a trouvé le plus fort débit: Bentham devient donc tout naturellemeni « ibérophile », comme on l'est à Holland House. Pour dénoncer les abus, il ne peut faire autrement que «If parler le langage o'un whig et de « plaider la cause de la constitution », de dénoncer « la vraie Bastille ». Mais de son éducation tory, de son antipathie instinctive contre la politique des partis et des coteries, il a gardé une hostilité tenace contre le parti whig.
Il méprise — lui-même le confie à Dumont dans une lettre privée — ces politiciens parfois si imprudents, que, pour faire plus de mal au ministère, ils seraient heureux de mettre le monde à feu et à sang ^ Il déteste Fox, et s'est dérobé à toutes les tentatives faites par le docteur Pan-, dans l'intérêt de ses desseins ])liilanthropiques, pour le mettre en rapport avec le chef de l'oposition '". Mais voici le fait caractéristique entre
BENTHAM A WESTMINSTER. l!)o
tous. Depuis 1792, Bentham habite AVestminster ; et, Westminster va se trouver prendre, aux environs de 1810, dans l'histoire poHlique de TAniiteterre, l'importance qu'avait eue, aux environs de 1770, le comté de Middlesex. Par la mort de Pitt et de Fox, les deux |iartis historiques perdent de leur prestige; et quand, aux élections de 1807, le parti tory exploite conti-e le |»arti whig les passions patriotiques et anti-catholiques, <iuand le parti whig riposte en dénonçant dans le parti tory le parti des « amis du roi », courtisans sans principes et cori'ompus, combien d'électeurs ne sont pas tentés de donner raison aux uns et aux autres et de les renvo^^er dos à dos I Le vieil esprit d'hostilité commune aux deux factions, rivales et cependant complices, de l'aristocratie, aux ins et aux outs, se réveille, principalement dans les grands centres, et particulièrement à Westminster. « La cité et la liberté de Westminster », sous le régime électoral incohérent qui va se perpétuer jusqu'en 1832, est une circonscription à suffrage très étendu, mais où les dix-sept mille électeurs, obéissant, de[)uis de longues années, aux conseils des factions aristocratiques, nomment régulièrement, à chaque élection, un représentant whig et un représentant tory. En 1807, le charme est rompu : sir Francis Burdett, enrichi par son mariage avec la fille du banquier Goutts, mais dégoûté par les tentatives infructueuses et ruineuses qu'il a faites pour entrer au Parlement, consent à se porter candidat populaire, à condition qu'il ne kii e\\ coûtera pas un penny ; grâce à l'intervention (lans la
r.)0 LE RADICALISMi; PHILOSOPHIQUE.
lutte, par ses « lettres aux électeurs de Westminster », du grand journaliste Gobbett, devenu depuis peu démocrate — grâce à l'action de quelques électeurs influents, au premier rang desquels on distingue le marchand tailleur de Charing-Cross, Francis Place, — grâce surtout au réveil de l'opinion, il est élu. Événement retentissant : il est prouvé désormais que l'ancien régime électoral permet lui-même des élections favorables au parti populaire. Or, c'est à Westminster, sous l'impulsion des mêmes hommes qui ont fait l'élection de sir Francis Burdett, que le groupe des amis de Beniham va s'organiser en parti d'action politique. C'est le bourg de Westminster, avec son corps électoral où domine la « chair de cochon », son armée de commerçants et de boutiquiers, dignes héritiers de la tradition de Hampden, que Bentham va bientôt offrir aux yeux de tous comme le modèle, préexistant au sein d'une constitution absurde, de la « démocratie représentative » qu'il préconise'". Et cependant rien n'indique, dans les lettres de Bentham, que l'élection de 1807 l'ait en quelque mesure ému. Il semble qu'il ait fallu, pour faire de lui un démocrate, l'intrusion, en 1808, de James Mill dans son existence '".
James Mill est, d(>|)uis plusieurs années, un uiiig, et peut-être un whig avancé'". Il tient pour la thèse de la perfectibilité indéfinie. Il réclame, avec les publicistes delà « Revue d'Edimbourg », l'émancipation des catholiques. La liberté de l'opinion et de la presse est la cause qu'il défend avec le plus d'ardeur. Oi', nous voyons Ben-