‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 81 sur 177 · MALTHUS, RICARDO · texte numérisé non relu

MALTHUS, RICARDO

la rente donnée par Malthus. Mais il se livre, sur cette définition, à un travail de revision logique, où l'on peut reconnaître l'influence du génie propre de James Mill. — Il simplifie la théorie. Malthus avait distingué trois causes du phénomène de la rente foncière : en premier lieu, le pouvoir que possède la terre de fournir une quantité plus grande des denrées nécessaires à la vie qu'il n'en faut pour la subsistance des personnes employées à la culture ; en second lieu, la tendance de l'offre de nourriture à créer sa propre demande et accroître la population ; en troisième lieu, la rareté relative des terres fertiles, qui est nécessaire pour séparer une portion de l'excédent général, sous la forme spécifique d'une rente offerte à un propriétaire foncier. Ricardo ne retient que la troisième cause. — Il universalise la théorie. Indépendamment de la nécessité pour l'agriculteur de recourir à des terres moins fertiles, Malthus admet l'opération, sur les variations de la rente, de causes autres, telles que l'accumulation du capital qui abaisse les profits du capital, l'accroissement de la population qui abaisse les salaires, les progrès de l'industrie agricole. Ricardo néglige la dernière cause, à laquelle on ne saurait assigner que des effets très temporaires, et surtout considère la théorie de la rente foncière, entendue comme la différence entre les coûts de production sur des terres de fertilité inégale, comme la théorie fondamentale, d'où dérivent les théories des salaires et des profits. Les variations des salaires agissent non sur la rente, qui est donnée, mais sur les

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protits; et Malthus a tort de retenir encore partiellement, au sujet des profits, la théorie d'Adam Smith, suivant laquelle les profits haussent et baissent pour des raisons commerciales, indépendantes de l'offre de nourriture. « Les profits du capital tombent, parce qu'on ne peut obtenir de la terre également fertile, et, dans tout le cours du progrès de la société, les profits sont réglés par la difficulté ou la facilité qu'on éprouve à se procurer de la nourriture ». Principe de grande importance, nous dit Ricardo, et qui a été presque entièrement négligé par les économistes. — Enlin, Malthus, comme les avocats du corn-bill, arguait de sa théorie de la rente foncière à la nécessité d'une politique de protection. Ricardo s'efforce de démontrer, comme West, la nécessité de tolérer la libre importation des blés : la hausse des profits et des salaires réels compensera, et au delà, la perte éprouvée par les propriétaires fonciers. Or, entre membres d'un môme groupe de théoriciens, l'accord se fait autant, et peutêtre davantage, sur le programme des applications pratiques, que sur les principes : et c'est en associant la théorie de la rente foncière différentielle avec la théorie du libre-échange que Ricardo l'incorpore définitivement à la tradition d'Adam Smith et de l'économie politique orthodoxe^*.

Du grand ouvrage que publiera Ricardo deux ans plus tard, ce petit traité est l'esquisse. « Je sais de M. Mill, écrit Ricardo à J.-B. Say, le 48 août 1815, que plusieurs personnes de ce pays ne m'entendent pas.

l'élaboration des « PRINCIPES ». 2ir3

parce que je n'ai pas assez développé mes idées; et il m'engage à eu reprendre l'exposition dès le commencement, et plus au long •^■' » . « Les principes de la rente, des profits et des salaires, écrit-il à Trower, le 29 octobre 18lo', sont tellement associés et enchaînés à tout ce qui relève de la science de l'économie polilique, que je considère que des notions exactes à ce sujet sont d'une importance capitale. C'est sur ce point, où mes opinions diffèrent de la grande autorité d'Adam Smith, de Maltlius, etc., que je voudrais concentrer tout le talent que je possède, en vue non seulement d'établir les principes que je tiens pour corrects, mais encore d'en tirer d'importantes déductions. Pour ma satisfaction personnelle, je ferai certainement l'expérience, et peut-être, au prix de revisions répétées pendant un ou deux ans, produirai-je eutin quelque chose qui se puisse comprendre »'i". On voit quel rôle joue, dans la formation de la nouvelle économie politique, le principe de population, complété par la loi de la rente, qui en dérive : c'est un principe d'unification. Désormais, les variations de la rente, du salaire, des profits, ne peuvent plus, comme elles le pouvaient du temps d'Adam Smith, être étudiées séparément : elles dérivent d'une seule et unique loi. Et l'écononiie polilique, conformément au rêve de James Mill, va reprendre, quoique en un sens nouveau, le caractère rigoureusement systématique qu'elle avait présenté, en France, au xviu' siècle, chez Quesnay et les physioiîrates : en 1817 paraissent les « Principes de l'économie politique et de l'impôt-'' ».

A quoi se réduit, en résumé, l'influence exercée sur Ricardo par Bentham et James Mill? L'influence personnelle de James Mill est considérable ; et c'est peutêtre à elle que l'économie politique doit le caractère systématique et déductif qu'elle prend chez Ricardo. Mais l'idée de l'économie politique, entendue comme une science de lois — lois d'équilibre et lois de progrès — lois statiques et lois dynamiques — ne vient pas de Bentham. Les idées nouvelles que s'incorpore, avec Ricardo, l'économie politique classique lui viennent de Malthus. La méthode, théorique et rationnelle, lui vient des économistes français : elle lui a été enseignée par James Mill, qui a le tempérament d'un logicien, mais qui a aussi le tempérament d'un disciple, et emprunte ses doctrines à d'autres, se contentant de leur donner une rigueur nouvelle, et rien davantage. James Mill a moins donné à Ricardo sa doctrine qu'il ne lui a transmis une doctrine ; ou même , il lui a moins donné une doctrine qu'il n'a développé en lui le penchant doctrinal, et fait de lui un doctrinaire.

l'éducation du peuple

La question de savoir, écrit James Mill dans l'article qu'il consacre, en 1818, à 1' « Éducation », dans le Supplément de l'Encyclojjédie britannique, à quel degré les qualités utiles de la nature humaine sont, ou ne sont pas, soumises au pouvoir de l'éducation, est une des plus importantes. Suivant Helvétius, si on laisse de côté le nombre relativement restreint des individus qui naissent incomplets et manifestement inférieurs à la moyenne, on peut regarder les hommes comm(^ étant, en grande majorité, également susceptibles d'excellence mentale, et découvrir les causes remédiables de leurs inégalités. Helvétius seul assurément est de cet avis; mais, dit James Mill, « Helvétius, à lui seul, est une armée » ^ Bentham lui-môme était un disciple d'Helvétius ; il avait, d'ailleurs, déjà, en 1797, dans son « Administration des Pauvres », abordé le problème péda-

gogique, et, traçant un programme d'éducation populaire, préconisé la méthode, inventée par le D-" Bell, de l'enseignement par moniteurs -. Mais c'est à partir de d808 que cette partie de la doctrine de Bentham va prendre tout son développement : James Mill est né propagandiste, et, si l'éducation, comme le veut Helvétius, est toute-puissante pour former les caractères, l'éducation est donc l'instrument à employer pour convertir la nation à la morale de l'utilité.

James Mill essaya sur la personne de son fils aîné, John Stuart, la première vérification expérimentale de la théorie d'Helvétius. Stuart Mill, né en mai 1806, avait deux ans lorsque son père fit la connaissance de Bentham ; et c'est l'année suivante qu'il entreprenait, sur un plan systématique, l'éducation de son fils^ « C'est un fait, que les premières successions de phénomènes auxquelles nous sommes habitués forment les premières habitudes , et que les premières habitudes sont le caractère fondamental de l'homme. La conséquence est très importante, car il suit qu'à peine l'enfant, ou plutôt l'embryon, commence à sentir, le caractère commence aussi à se former; et que les habitudes qui sont alors contractées sont les plus générales elles plus actives de toutes. Donc l'éducation, ou l'art de former les habitudes, doit commencer, autant que possible, aA^ec la naissance de la sensation elle-même; et il n'est pas de période où une extrême vigilance soit de plus d'importance que celle-là ^ » Nous voyons, en conséquence, James Mill s'emparer de la direction intellectuelle de

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son fils, aussitôt que possible. En 1809 (Mil! ne songe-t-il pas à faire suivre par son fils l'exemple de Bentham, dont les études classiques avaient commencé à un âge presque aussi précoce ? ) John attaque- l'étude de la langue grecque, avec les Fables d'Ésope et 1'^ «a6a.se, et de l'arithmétique, en même temps qu'il lit, pour se distraire, des livres d'histoire et des ouvrages « qui montrent des hommes d'énergie et de ressource, dans des situations exceptionnelles, luttant contre les difficultés, et les surmontant » . — Puis commence le second cycle de ses études. A huit ans, il apprend le latin. Il étudie bientôt la Rhétorique d'Aristote, « le premier traité expressément scientifique sur un sujet moral ou psychologique qu'il eût encore lu »,et que son père lui fait étudier avec un soin particulier, puis résumer sous forme de tableaux synoptiques. Il apprend en même temps, au cours de ce deuxième c^^le, la géométrie élémentaire et l'algèbre, le calcul différentiel et d'autres parties des mathématiques transcendantes, enfin des manuels de science expérimentale, et en particulier de chimie. Son père le dispense à peu près de la composition latine, lout à fait de la composition grecque, mais l'exerce à écrire en vers anglais, — pour deux raisons : l'une, que certaines choses s'expriment mieux, et avec plus de force, en vers qu'en prose, ce qui est un réel avantage; l'autre, ([ue les hommes attachent en général aux vers plus de valeur qu'ils n'en méritent : en raison de quoi il vaut la peine d'acquérir le pouvoir d'en écrire. — Enfin, à

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douze ans, Stuart Mill entre dans le troisième et dernier cycle de son instruction : il ne s'agit plus maintenant d'acquérir les instruments auxiliaires de la pensée, mais les pensées elles-mêmes. Chose caractéristique : Stuart Mill ne devait connaître que plus tard, après l'achèvement complet de son éducation, les œuvres mêmes de Bentham.'"' Son père n'avait pas voulu que John Mill acceptât les idées de Bentham sans examen, simplement parce qu'elles émanaient de l'ami vénéré de son père, que le benthamisme devînt pour lui une sorte de croyance religieuse, d' « ipsedixitisme » ou de « dogmatisme », au sens péjoratif que Bentham avait donné à ce mot. Il ne travaillait pas moins, de toutes ses forces, à faire de Stuart Mill, par une voie plus ardue, le type du penseur, du citoyen, de l'homme selon la doctrine d'Helvétius et de Bentham ^ Stuart Mill étudiait la logique dans VOrganon d'Aristote, dans quelques-uns des traités latins sur la logique scholastique, enfin dans la Computatio sive logica de Hobbes. En 1819, il passait à l'étude de l'économie politique (le livre de Ricardo était déjà vieux de deux ans), appliquait Fart de raisonner à l'étude du mécanisme des intérêts, à ce qu'on a appelé la dogmatique de l'égoïsme. Autant que le plan des études, la méthode d'enseignement était originale. Admirateur des philosophes grecs el en particulier des socratiques, James Mill pratiqua avec son fils la méthode maïeutique. Se proposant, à un degré peut-être même exagéré, d'éveiller l'activité des facultés en amenant l'élève à tout découvrir par lui-même, il donnait ses explications

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non avant, mais après qne son fils avait senti tonte la gravité des difficultés. « Non seulement, dit Stuart Mill, il me donna une connaissance exacte de ces deux grands domaines — la logique et l'économie politique — dans les limites où on les connaissait à cette date, mais il fit de moi un penseur dans ces deux ordres d'idées. » Ayant des principes pédagogiques personnels sur toutes les matières enseignables, môme sur l'art de la lecture à haute voix, James 3Iill les essaie sur son fils. Il expérimente sur lui la méthode de l'enseignement par moniteur ; et John Mill, à mesure qu'il apprend le latin, l'enseigne à ses frères et sœurs, ce qui constitue pour lui" un moyen supplémentaire de l'apprendre.

En 1820, John Mill, par un voyage à Paris, clôt, à l'âge de quatorze ans, la période de son instruction première. Dans Hyde Park, la veille de son départ, son père lui fait faire une dernière et solennelle promenade ; il lui révèle qu'il a reçu une éducation propre à le singulariser parmi les hommes. Ce qu'il sait de plus que les autres ne doit pas être attribué à son mérite personnel, mais à l'avantage exceptionnel et accidentel d'avoir eu un père capable de l'instruire et disposé à y consacrer la peine et le temps nécessaires ; il ne doit pas être fier d'en savoir plus long que les autres, moins favorisés; le déshonneur pour lui serait de n'en pas savoir davantage"... Education systématique, et dont aussi bien le caractère artificiel était en partie voulu — on ne peut faire une expérience sans

recourir à des artifices, sans isoler lu phénomène à observer, afin d'éviter l'intervention de toute action perturbatrice, — mais en partie involontaire aussi. Car James Mil! aurait voulu faire de son fils à la fois un homme de pensée et d'action : mais suffisait-il, pour atteindre le second but, de lui faire lire des récits de vies énergiques et d'actions héroïques^? — L'éducation de John -Ali 11 est un sujet perpétuel de conversation pour les amis de Bentham : on discute là-dessus dans la boutique de Francis Place. « Wakelield, écrit Place à James Mill, croit aux penchants innés, et est si pleinement satisfait de la vérité de sa théorie qu'il s'attend à voir les penchants innés de votre John éclater tout à l'heure et former son caractère. Je défends contre lui cette thèse que les enfants ont, en général, des organisations assez semblables pour pouvoir, avec une direction convenable, être rendus, à très peu de chose près, également sages et vertueux". » Si nous nous en rapportons au témoignage deStuartMill'", les faits auraient donné raison aux disciples d'Helvétius contre les partisans des penchants innés; et, certes, nul ne donne plus que lui l'impression d'une personnalité fabriquée. Stuart Mill, c'est bien l'œuvre de James Mill travaillant sur le modèle proposé par Bentham. Cependant, quoique James Mill ait réussi à faire de son fds un citoyen, un penseur sinon éminent, du moins éminemment utile, on devine chez Stuart Mill une nature première, sentimentale et presque religieuse, qui n'est pas faite pour le système purement intellectuel et abstrait qu'on

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