LA «RELIGION NATURELLE». 2G
n'est pas à l'histoire que Bentham demande des arguments contre les religions, examinées en détail. Il définit la religion a priori, et cherche quelles sont les conséquences nécessaires de la religion ainsi définie. La religion qu'il discute, c'est, il nous en prévient, la religion naturelle, non la religion révélée ; et on serait tenté de voir ici l'emploi d'une tactique courante chez les polémistes irréligieux, lorsqu'ils s'adressent à un public religieux : « si notre étude actuelle, écrit effectivement Bentham, démontre que la religion naturelle a produit une somme de mal temporel, qui excède de iDeaucoup le bien temporel, elle démontrera d'une façon encore plus convaincante la nécessité d'une révélation qui en corrige et en combatte les mauvais effets '*'* ». Mais la méthode de Bentham est plus subtile. 11 ne se contente pas d'opposer la religion naturelle à la religion révélée, comme une religion simplifiée, débarrassée des croyances particulières et des preuves historiques accidentelles que lui ont ajoutées, d'un côté ou de l'autre, les révélations diverses : il propose de la religion naturelle une définition originale. Par le mot religion , il entend « la croyanceà l'existence d'un Être tout-puissant, qui dispensera des peines et des plaisirs aux hommes pendant le cours d'une existence à venir d'une durée infinie *' » ; et c'est de cette notion abstraite de toute-puissance qu'il cherche à déduire les conséquences qui suivent logiquement, dans l'ordre pratique. La thèse de Bentham, c'est que « la religion naturelle pure conduit invariablement ses fidèles à attribuer à leur Dieu un caractère de
caprice et de tyrannie, en même lemps qu'ils lui adressent toutes les épithètes d'éloge et de vénération que contient leur langue^-». Ce sont les religions révélées (Bentham pai'le ici sincèrement et sans artiûce de polémiste) qui, pour éviter le scandale d'une pareille concef)lion, ont travaillé à représenter Dieu comme une Providence se proposant pour fin le bien de l'ensemble, comme un juge bienfaisant, non comme un despote. "îj
Mais pourquoi un juge humain est-il bienfaisant? Parce qu'il exerce un pouvoir délégué, parce qu'il est dépendant et responsable. Au contraire, à moins d'une révélation. Dieu ne peut être considéré que comme méchant, puisque son autorité est absolue.
Nous possédons dès lors, le moyen d'évaluer les dommages qui résultent d'une pareille croyance, pour l'individu considéré en soi, souffrances sans profit ou privations inutiles. Car « voulez-vous fournir la preuve de votre attachement à Dieu, en face de vos semblables, de façon à les convaincre? Un seul genre de témoignage peut les convaincre : imposez-vous de la peine à cause de lui; et si vous voulez réduire au silence les soupçons qui pourraient s'élever quant à la nature du motif, il faut que la peine dont vous ferez choix ne suggère pas la plus faible idée d'une récompense indépendante^' ». Faut-il énumérer les conséquences funestes de l'idée religieuse? Censure des })laisirs par des scrupules préalables et par des remords sul)sé(|uenls. Terreurs indéfinies, pouvant, comme en témoigne l'expérience, conduire à la folie. Dégradation tic l'intelligence, du moment où.
OI'IMOXS DK JAMES MILL. -2(V^
par l'admission de « croyances extra-expérimentales », nous séparons la cro3'ance d'avec l'expérience, du moment où, érigeant la cro3'ance en mérite, l'incrédulité en crime, on nous donne d'autres motifs de croire ou de ne pas croire que la considération des preuves intrinsèques : « si donc la récompense a un effet, c'est d'entraîner Thomme à croire sur des preuves insufifisantes;si le châtiment influe, c'est en le détournant de l'incrédulité appuyée sur une réfutation suffisante ^' ». Enfin, conséquences sociales funestes, la religion est dommageable « non seulement au croyant lui-même, mais encore aux autres par lui ». Elle crée, au sein de la société, des antipathies factices entre hommes qui croient et hommes qui ne croient pas , entre hommes qui pratiquent et hommes qui ne pratiquent pas, ou encore entre hommes qui [tratiquent d'une façon et hommes qui pratiquent d'une autre. Son pire effet, c'est ce qu'on pourrait appeler d'un seul mot le u cléricalisme », ce ([ue Bentham appelle la « création d'une classe irrémédiablement opposée aux intérêts de rimmanilé^^ », composée des hommes qui sont tenus, dans riiypothèse religieuse, pour capables d'interpréter les interventions surnaturelles de la main céleste. Les [)rètrfs sont dès lors naturellement portés à s'allier aux chefs de l'État, car l'État et l'Église sont deux cor|»s qui ont « un intérêt irrémédiablement opposé à celui de la collectivité, et tous les intérêts sinistres oïd une tendance naturelle à se coaliser et à unir leurs (Tforts, puisque c'est |h)iiichacun d'eux un moyen de s'assurer plus complètement
et plus aisément la possession de l'objet qu'il poursuil. #
Mais entre l'intérêt particulier d'une aristocratie gou- 's,
vernante et celui d'une classe sacerdotale, il semble f
qu'il y ait une affinité et une concordance d'un caractère spécial ; chacune emploie précisément l'instrument qui fait défaut à l'autre ^"^ » : l'une, la force physique, £
l'autre, l'ascendant moral.
James Mill partage l'intransigeance de son maître. Il élève son fils dans l'ignorance de toute idée religieuse. Il tient pour impossible logiquement soit d'affirmer, soit de nier l'existence de Dieu ; et l'une de ses bizarreries intellectuelles, c'est sa sympathie pour l'Iiypothèse manichéenne : car ce qui lui paraît intolérable, €'est d'attribuer à Dieu la création d'un univers où le mal abonde. « Je lui ai cent fois entendu dire, raconte Stuart Mill, que tous les siècles et toutes les un lions ont représenté leurs dieux comme méchants, selon une progression toujours croissante, que l'immanité a continué d'ajouter trait sur trait jusqu'au moment où elle atteignit le plus parfait idéal de scélératesse que l'esprit humain puisse imaginer, lui donna le nom de Dieu, et se prosterna devant lui. 11 considérait ce nec plus ultra de la scélératesse comme ayant pris corps dans ce que l'on présente communément à l'humanité comme constituant la croyance chrétienne'". » Au fond, pour Bentham et James Mill, les opinions anticléricales se confondent avec les opinions démocratiques ; ils conçoivent le rapport de riiomine à Dieu comme le rapport de l'opprimé à l'oppresseur, la religion comme *ij^i