‹ La formation du radicalisme philosophique (volume 4)Chapitre 92 sur 177 · BENTHAM PAMPHLÉTAIRE · texte numérisé non relu

BENTHAM PAMPHLÉTAIRE

lence du langage que Romilly regrette dans les Codification Papers : il s'afflige de voir «un des premiers philosophes (lu temps » parler la langue « de cette classe infortunée d'hommes de lettres, que la nécessité oblige, ou que l'appétit capricieux du public invite à exagérer, à déformer, à calomnier, en quête d'une subsistance à la fois déshonorante et précaire », Bentham descendre au rang deCobbett''^ Humilié longtemps par l'indifférence de ses concitoyens, par l'insolence des bureaux, il tourne au satirique, lui qui, dans son Introduction^ avait réprouvé l'esprit de satire : ses attaques contre les institutions et les hommes deviennent plus âpres, de jour en jour. Il n'épargne ni les magistrats, « gavés d'épices » (fee-fed), ni les aristocrates — écume de la population, car, qu'il s'agisse d'un pot-au-léu ou d'un ro^'aume, ce qui est en haut n'est-ce pas l'écume?""' — ni les prêtres. Rien de caustique comme sa critique du système technique et corporatif, dans le Ralionale of Judicial Eoidence. Mais il atteint surtout le paroxysme de la violence satirique, dans les Indications ronrerniny Lord Eldon, ouvrage pour lequel ses amis, en 1824, craindront des poursuites judiciaires, avec le long [)arallèle de Jefferies et du lord chancelier"''. La mort des victimes expédiées par Jefferies était rapide : la mort des victimes de lord Eldon est lente comme ses propres desseins. Les morts des victimes de lord Jefferies étaient publiques, et les patients étaient soutenus par la sympathie des personnes présentes par milliers; les victimes de lord Eldon meurent loin des yeux de tous, dans la

tristesse de cet isolement que laisse derrière elle la richesse évanouie. Lord Jefferies était un assassin, non un voleur; c'est en volant ses victimes que lord Eidon les tue. Les souffrances de ses victimes faisaient bondir |

de joie le cœur de Jefferies; elles n'altèrent pas l'imniuahle bonne humeur de lord Eldon. Jefferies était un tigre; lord Eldon est une pierre.... Mais, dans ces procédés de rhétorique, peut-être y a-t-il du système. Bentham ne pense pas, avec Romilly, «qu'on affaiblisse tout ce qu'on exagère» : il croit que les hommes pèchent plus par excès de modération que par excès de violence et d'indignation. Son objet est de frapper, de scandaliser, de brouiller l'imagination publique avec les ins- ^ titutions existantes ; la tâche de sa vie est de livrer « le système d'abomination sous lequel il a le malheur de vivre», «à ce sentiment d'horreur pleine et universelle qui doit se produire avant qu'une réforme effective puisse s'accomplir»".

L'obscurité des écrits de Bentham n'est pas sans avoir ajouté au caractère oraculaire et sibyllin des paroles du vieux maître. La violence de ses attaques peut lui avoir gagné la faveur des mécontents; car il avait le génie de la boutade. Mais, c'est, avant tout, à James Mill que ce solitaire, ce maniaque, doit d'être devenu le chef populaire d'un parti derni-philosophique et demi-polili(pi('. « Les disciples de M. Bentham, écrira quelques années plus tard Mackintosh, en essayant de définir les caractères du groupe, ressemblent plus aux auditeurs d'un |)hilosophe athénien qu'aux élèves

Page 1