RATIONALISME ET OPTIMISME
Instinct de logicien et de rationaliste, qui a besoin, pour constituer les propositions fondamentales de la science, d'isoler les principes, de faire abstraction des causes perturbatrices, et, afin de mieux connaître l'abstrait, de se persuader que l'abstrait est identique au réel. Ce procédé d'abstraction systématique, d'élimination de l'accident, lui-même a conscience qu'il l'emploie. « Si je suis trop théorique, écrit-il à Malthus (et je crois que vraiment c'est le cas), vous êtes, je crois, trop pratique... Il me semble qu'une des grandes causes de notre désaccord sur les questions que nous avons si souvent discutées, c'est que vous avez toujours à l'esprit les effets immédiats et temporaires des changements particuliers, tandis que je laisse complètement de côté ces effets immédiats et temporaires, pour fixer mon attention tout entière sur l'état de choses permanent qui en résultera. Peut-être estimez-vous ces effets temporaires à trop haut prix, tandis que je suis disposé à en faire peu de cas » ^^. Ainsi le rationalisme de Ricardo fortifie, sur ce point, son optimisme. Pour qui se place au ix)int de vue statique, et néglige les oscillations temporaires de l'offre et de la demande, le principe prédominant de la philosophie économique de Ricardo, c'est bien, en fin de compte, le principe de l'identité naturelle des intérêts.
Que Ricardo soit essentiellement un théoricien, cela ne veut pas dire, d'ailleurs, qu'aucune préoccupation pratique ne l'inspire. La conséquence pratique du principe de l'identité naturelle des intérêts, c'est la
politique du libre-échange. C'est le libre-échange qui assure à chaque nation le bénéfice de la diversité des productions sous tous les climats. C'est le libre-échange qui compense, en supprimant toutes les frontières économiques, l'irrégularité des saisons sur chaque point du globe. « Sous le régime d'un commerce parfaitement libre, écrit en conséquence Ricardo, chaque pays consacre naturellement son capital et son travail aux emplois qui sont les plus avantageux pour chacun. Cette recherche du bénéfice individuel se lie admirablement avec le bien universel de l'ensemble. En stimulant l'industrie, en récompensant l'ingéniosité, et en employant de la manière la plus eflTicace les pouvoirs spéciaux donnés par la nature, elle distribue le travail de la manière la plus efBcace et la plus économique ; pendant qu'en accroissant la masse générale des productions, elle répand un bien-être général, et lie ensemble, par un lien commun d'intérêt et de relations réciproques, la société universelle des nations à travers le monde civilisé »^*. Mais est-il certain que la théorie de la valeur adoptée par Ricardo apporte une justiûcation absolue à la thèse de l'identité universelle des intérêts nationaux? Ricardo est un logicien trop exact pour le croire. Adam Smith a eu, selon lui, tort de penser que « la liberté du commerce, qui favorise indubitablement l'intérêt général, favorise celui de chaque nation, prise en particulier ». Adam Smith, par exemple, a cru pouvoir démontrer que la politique protectionniste adoptée par les pays d'Europe en
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matière coloniale, nuisible évidemment aux colonies, l'était également aux métropoles. Ricardo, moins conGant dans l'harmonie des intérêts, démontre, à l'opposé d'Adam Smith, que le commerce de la métropole avec la colonie peut être réglé de telle sorte qu'il soit à la fois moins utile à la colonie, et plus utile à la métropole, qu'un commerce parfaitement libre ^^ Ricardo va-t-il donc renoncer, au moins partiellement, à la thèse du libre-échange, du moment où elle ne parait pas dériver normalement du principe de sa philosophie économique? Tout au contraire, nous assistons ici à une très singulière réaction des conséquences sur les principes. Le besoin impérieux d'un libre-échange universel qu'éprouvent en Angleterre, aux environs de 1817, les classes industrielles, est le fait historique qui sans doute explique le succès de la nouvelle doctrine. Or la théorie de l'échange, définie comme la définit Ricardo, justifie, à beaucoup d'égards, la politique du libre-échange; mais, sur certains points, elle l'infirme. Ricardo va-t-il donc sacrifier la cause du libre-échange, afin de conserver intacte sa théorie de la valeur? C'est le contraire qui arrive. Pour fortifier la cause libreéchangiste, et démontrer que la politique du libreéchange est véritablement favorable aux intérêts du peuple anglais, Ricardo modifie la loi de la valeur et la théorie psychologique sur laquelle elle se fonde. Il est nécessaire d'avoir analysé sa théorie du commerce étranger, où la loi de la valeur cesse de s'appliquer, pour bien comprendre ce que nous
appelons la partie statique de sa philosophie économique.
Pour que l'optimisme économique soit rigoureusement vrai, il faut admettre que tous les individus sont naturellement égoïstes et intelligents, occupés à chercher constamment, et capables de découvrir immédiatement, les moyens de satisfaire aux exigences de leur intérêt pécuniaire ; quant aux obstacles que le temps et l'espace pourraient leur opposer, ils doivent être tenus pour négligeables. Pourtant l'attachement de l'homme pour le sol sur lequel il est né, sur lequel il a pris l'habitude de vivre et de travailler, le sentiment de solidarité qui groupe les individus d'une même nation, attachés à la terre natale, n'est-ce pas là une réalité psychologique, une donnée de l'expérience, dont l'économiste doit tenir compte, au même titre que du mobile égoïste ? Ricardo, loin d'en mal apprécier l'importance, fonde sur la considération de ce mobile nouveau toute la théorie des échanges étrangers, ou, comme dira Stuart Mill, des valeurs internationales^^. Tant que chaque individu est laissé libre d'employer son capital où il veut, il semble qu'il doive en chercher l'emploi le plus avantageux : il sera mécontent d'un profit de 10 0 0, si, en déplaçant son capital, il peut obtenir un profit de 13 O'O. C'est ce désir inquiet, commun à tous les capitalistes, de quitter une affaire moins profitable pour une affaire plus profitable, qui tend à égaliser, sur tout le marché des échanges, le taux de tous les profits. Pourtant cette loi de l'éga-