‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 100 sur 239 · HOBBES. HORNE TOOKE · texte numérisé non relu

HOBBES. HORNE TOOKE

ajouté aussitôt que les mouvements musculaires < nous sont connus, comme toute autre chose, par les sentiments », finit par conclure que « l'acte lui-môme, en lanl qu'acte, consiste dans les sentiments, et que c'est seulement si on le confond avec ses résultats qu'on le conçoit comme étant autre chose » ^*. De sorte que, de nouveau, toute la vie mentale se réduit à une collection de sensations discontinues; la notion même d'une action musculaire, d'un mouvement continu, n'est plus qu'une apparence, et consiste en réalité dans la fusion d'un très grand nombre de sensations discontinues.

Pendant que Darwin plonge en quelque sorte l'âme dans le corps, et transforme la psychologie de Hartley en une physiologie. Home Tooke absorbe l'idée dans le mot, et transforme la psychologie de Hobbes en une philologie. Hobbes est, en Angleterre, le fondateur du nominalisme moderne; James Mill, qui l'admire profondément ", reproduit presque textuellement ses réflexions sur le langage ^^, devenues classiques^*. Lorsqu'un nom est employé, nous dit Hobbes, non comme nom propre, mais comme nom commun, et sert à désigner l'un quelconque des objets d'une collectivité, nous disons de ce nom qu'il est < universel » ; mais ce nom d' « universel » ne convient à aucune réalité dans la nature, il est la propriété d'un nom, le « nom d'un nom » , et pas autre chose : il n'existe que des êtres individuels, les individus font toute la réalité de l'idée générale ^^. Mais voici que, dans le nouveau subjectivisme issu de la réforme cartésienne, ridée générale est conçue sinon comme une réalité

objective, tout au moins comme le produit d'une opération originale de Tesprit, d'une élaboration des choses par la pensée; voici que, d'autre part, il se trouve encore des penseurs — tel le granmiairien philosophe Harris dans son Hermès — pour défendre la thèse de l'idéalisme plat<Hiicien, entendu à la façon traditionnelle. Horne Tooke, pour rétablir la thèse nominaliste contre ces tendances hostiles, se trouve amené à renchérir encore sur le nominalisme de Hobbes.

Dans ses c Délassements de Purley » ^, il assigne au langage une fonction nouvelle, qu'il tient pour essai tielle, et sur laquelle Hobbes avait cependant négligé d'attirer l'attention: une fonction d'abréviation. Nous éprouvons un nombre pratiquement illimité d'impressions sensibles ; nous n'en (inirions pas, si nous voulions imaginer un signe distinct pour désigner chacune de ces impressions, une à une ; mais nous employons un mot pour en désigner plusieurs, et voilà le grand rôle, le rôle d'économie, que joue le langage. Il ne faudra plus se contenter de dire, avec Hobbes, qu'il n'y a pas d'idée générale^ toutes les réalités étant individuelles ; il &udra dire encore qu'il n'y a pas d'td« complexe^ toutes les réalités étant des impressions sensibles simples. Si Locke avait compris, nous dit Tooke, la véritable fonction du langage, il n^aurait point parlé de la c composition des idées » : autant vaudrait parler d'une c étoile complexe » pour désigner une constellation, que d'une c idée complexe > pour désigner une collection d'idées simples ; ce ne sont pas les idées, ce sont les termes.

LES c DÉLASSEMENTS DE PURLEY ». 255

qui sont généraux et abstraits ^'^. M ne faudra pas davantage considérer les différentes parties du discours comme correspondant à aut^uit d'opérations originales et dis* tioctes de l'esprit. 11 y une étymologie < frivole », « enfisintine », qui se borne à remonter d'un mot anglais à un mot français, d'un mot français à un mot latin, et ainsi de suite, sans nous éclairer jamais sur le sens du mot employé ^^ ; mais il existe une autre étymologie dont l'importance philosophique est plus grande. Elle nous fait voir les mots chargeant d'acception, de place dans l'ensemble de la grammaire. Elle nous montre, à l'origine de tous les mots, des substantifs qui, après avoir désigné des choses concrètes et particulières, finissent par être employés dans les acceptions les plus variées, par jouer le rôle des « parliesdu discours » en apparence les plus irréductibles entre elles : c'est ainsi que d'anciens substantifs sont devenus nos adjectifs, nos adverbes, nos prépositions, nos conjonctions. Puis il semble que, dans la formation du langage, il se produise, selon Horne Tooke, un mouvement en sens inverse. Certains mots employés adjectivement, c'està-dire en association avec des substantifs, ont été de nouveau détachés de leur contexte habituel, et alors érigés en substantifs par le fait que le substantif qui aurait dû les accompagner était sous-entendu, ont créé l'illusion d'èb*es indépendants, existant à part des réalités concrètes : l'abstraction est une ellipse ^^

Brrf, à son état primitif de simplicité et de clarté, chez les peuples sauvages, le langage ne consiste qu'en un

agrégat de signes isolés, désignant autant d'impressions sensibles. Aujourd'hui, pour qui Tétudie étymologiquement, et remonte au sens originel des mots que nous employons sans y réfléchir, il est encore cela, quoiqu'il nous apparaisse comme un système articulé de noms généraux et de signes désignant des relations abstraites. Et voilà l'illusion, purement verbale, qui a produit la mauvaise métaphysique *^, Le langage cesse d'être l'image fidèle des choses, il en devient la carte à échelle réduite, ou encore, si l'on veut, la sténographie; et, par là même, il finit par apparaître comme ayant une existence indépendante des choses qu'il reflète. On croit à des synthèses mentales là où il n'y a que des synthèses verbales, à l'unité d'un acte spirituel là où il y a seulement l'unité d'un mot ; et Ton entreprend la critique des facultés de l'entendement là où il n'est besoin que d'une critique des formes du langage ^'*. James Mill, en 1806, dans son Lilerary Journal j analyse la deuxième édition du livre de Tooke: disciple encore des Écossais, il s^inquiète de voir la philosophie de Tooke conduire au système néfaste de Helvétius et de Hartley. Déjà cependant, tout en faisant ses réserves sur la philosophie de Horne Tooke, il adhère à son système étymologique ". Deux ans plus tard, devenu le disciple et le lieutenant de Bentham, nous le voyons insinuer que, sur la nature de l'idée abstraite, Dugald Stewart et Horne Tooke, en somme, pensent de même, et qu'il faut appliquer leur théorie à la critique de la terminologie économique •'. Il semble que de

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