HARTLEY. DARWIN
le sec, le mou et le dur, l'uni et le rude, le mouvement, le repos, la distance, la figure » *-. Or toutes ces impressions se ramènent, suivant Hartley, à des sensations de pression, qui se ramènent elles-mêmes à des sensations de contraction musculaire, comme nous en éprouvons lorsque, dans l'acte de prendre ou de marcher, « nous surmontons la force d'inertie de la matière » *^. Si donc Hartley a découvert le sens musculaire, il ne l'a pas distingué du sens du toucher; il serait plus vrai de dire qu'il a défini le. sens tactile comme sens musculaire. C'est sur ce point que Darwin, dans un langage d'ailleurs confus et grossier, ajoute à Hartley. Il distingue entre le sens tactile et le sens musculaire. Au sens tactile, défini à la manière de Hartley comme sens de la pression, il attribue la perception de la figure et de la solidité des objets, soit que nous exercions une pression de l'oigne du toucher contre le corps solide, soit que nous fassions se mouvoir notre organe le long de la surface du corps**. Mais « le sens de la pression est toujours accompagné des idées de la figure et de la solidité de l'objet, dont aucune n'accompagne notre perception de l'extension » *^. C'est ici que Darwin fait intervenir un sens nouveau. < Tout le système musculaire, nous dit-il, muscles creux comme le cœur, les artères et les intestins, ou muscles longitudinaux, peut être considéré comme un organe sensitif unique, et les diverses altitudes du corps, comme autant d'idées qui appartiennent à cet organe * *^' : c'est le sens musculaire, qui, selon Darwin, est le sens de l'étendue.
Tels sont tous les éléments de l'analyse, beaucoup plus subtile, de Brown. Avant d'expliquer comment nous composons, avec des sensations discontinues, la notion d'un espace continu, il multiplie le nombre et les variétés des sensations élémentaires. Comme Darwin, il distingue entre le sens de la pression et le sens de l'extension ; mais, renchérissant sur Darwin, il considère^*^ les sensations tactiles proprement dites comme irréductibles tant aux sensations de pression qu'à la sensation d'étendue. Appliquez en effet délicatement, nous dit-il, la pointe d'une aiguille à la surface de la peau, vous éprouverez une impression sensible, et vous n'éprouverez ni l'impression que cette sensation occupe une place, ni l'impression qu'une pression est exercée sur Tépiderme. Quelle est donc l'origine de la notion d'espace? D'abord, par le fait que nous éprouvons successivement et nous remémorons nos sensations, nous avons l'idée de temps, c'est-à-dire, non pas métaphoriquement mais absolument, la notion de longueur, ou d'espace à une dimension. Reste à voir comment nous passons de cette idée simple à l'idée plus complexe d'une pluralité de directions dans l'espace : et le problème est résolu lorsque nous considérons qu'en contractant simultanément les muscles de plusieurs doigts, par exemple, nous éprouvons en même temps plusieurs séries de sensations musculaires, ou encore, en d^autres termes, que nous sentons dans le même instant plusieurs longueurs ou plusieurs directions. Mais pourquoi des sensations musculaires, plutôt que des sensations tac-
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.tiles» ot même visuelles ou auditives, sont-elles nécessaires pour nous fournir, avec Tidée de plusieurs séries simultanées de sensations, l'idée d'un espace à plusieurs dimensions? C'est que le sens musculaire est nécessaire, selon Brown, pour nous fournir la deuxième notion essoitielle de notre idée d'un espace matériel : l'idée de résistance^ inséparable de la sensation de pression, l'idée de la résistance « qui fait obstacle à notre effort continu, et y fait obstacle de diverses façons selon la diversité des substances » **. C'est-à-dire que de nouveau, après un détour, le sens musculaire se trouve être un sens essentid à notre acquisition de la notion d'espace, parce qu'il est, à la différence des autres sens, le sens du continu.
Jbmes Mill emprunte à Brown son analyse de la notion d'étendue* Plus explicitement, il se propose de réduire l'apparence du continu à une succession très rapide de sensations discontinues. D'autre part, il néglige l'idée de temps dans son analyse de l'idée d'espace : il attache par suite plus d'importance encore aux sensations musculaires, et se trouve en &ce de la même difliculté. Sans doute il s'attache à séparer de l'idée de sensation musculaire l'idée d'une sensation d'effort volontaire ^*, mais l'idée de la sensation d'un mouvement continu subsiste toujours. Sans doute il s'attache à démembrer l'impression que nous éprouvons du mouvement de nos muscles en une série de sensations distinctes. Je touche un point d'un corps : premier u état de sentiment ». Je donne à mon doigt « le plus petit
mouvement perceptible » : deuxième état de sentiment. Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'enfin « les états antécédents soient dans chaque cas unis à l'état présent par la mémoire, et c'est par le nombre des états ainsi unis que la quantité de mouvement est évaluée » ^^. Mais il reste que chacun de ces c états de sentiment »y pris isolément, nous donne l'impression d'un mouvement continu, et que, si l'on voulait représenter par une image la succession d'états d'âme ici décrite par James Mill, il faudrait lui donner pour symbole non pas une série de points isolés, mais une ligne interrompue par intervalles : c'est avec une continuité imparfaite, et non avec une parfaite discontinuité, que nous reconstituons, dans sa théorie, l'idée d'une parfaite continuité. De sorte que finalement, par le fait même qu'il attribue au sens musculaire une importance aussi grande dans son analyse des phénomènes mentaux, James Mill semble contredire sa conception propre de l'explication en psychologie. « La chose précède le nom, écrit-il dans son analyse de l'idée de division ; les hommes ont divisé, avant de nommer soit l'acte soit les conséquences de l'acte. Dans l'acte de division, ou dans les résultats de l'acte, on n'a jamais cru qu'il résidât un mystère... L'acte de division, comme tous les autres actes de notre corps, consiste dans la contraction et le relâchement de certains muscles. » Des actions, des tensions de nos muscles, voilà donc, semble-t-il, de l'aveu de James Mill, le fond continu sur lequel se détache le système délié de nos sensations. Mais James Mill, après avoir