HYPOTHÈSE ET THÉORIE
se trouve fixé, pour les Benlhamites, ce que James Mill appelle « l'exposition » ou encore « la théorie » de l'esprit. James Mill nous avertit, d'ailleurs, du sens où il veut que soit entendu le mot de théorie : il veut que le théoricien se borne à « observer et enregistrer exactement les faits observés » . « Malheureusement, ajoute-t-il, le mot théorie a été détourné de son acception propre pour désigner une opération très différente, par laquelle on néglige de regarder et d'observery et qui consiste essentiellement à supposer^ puis à donner les faits supposés pour des faits observés. La Théprie a été, en fait, confondue avec l'Hypothèse » ^*. La théorie des phénomènes psychologiques, telle que James Mill l'expose, il est inutile à présent de la résumer , car on peut avancer qu'elle ne renferme rien qui ne fût chez Hartley, chez Darwin, chez Tooke, ou chez Brown ; mais on peut demander si elle constitue bien toujours une théorie, au sens purement empirique où James Mill voulait que le mot fût entendu. Il est indispensable, pour définir l'altitude logique adoptée par tout le groupe utilitaire, de comprendre quelle conception se fait le philosophe attitré du benthamisme de la méthode à employer en psychologie, et, d'une façon plus générale, de l'explication scientifique.
Que faut-il demander à une explication des phénomènes psychologiques? Et, tout d'abord, que faut- il entendre, en général, par une explication? Si l'on recourt à l'analogie de l'explication telle qu'elle se prat.ique dans les sciences de la nature, et si Ton accepte
â66 LE RADICALISME PHILOSOPHIQUE.
rhypothèse du mécanisme universel, expliquer, c'est trouver pour équivalents à certains phénomènes sensibles certains mouvements que des corps se communiqueraient soit au contact, soit selon d'autres lois empiriquement déterminées. La notion d'explication ainsi entendue implique, on le voit, la distinction d'une apparence et d'une réalité, et la traduction du langage de l'apparence dans le langage de la réalité. Hais, au point de vue où l'on se place, le réel c'est le mécanique, l'apparence c'est le psychique, c'est l'ensemble des qualités sensibles dans ce qu'elles ont d'irréductible au mécanique. On ne saurait donc, sans absurdité, transporter ce mode d'explication dans l'ordre des phénomènes psychologiques ; s'il était le seul légitime, il faudrait renoncer à expliquer les phénomènes psychologiques, puisque, dans la science de l'esprit, le réel, identique à l'apparence, serait par définition « inexplicable». Telle est bien la conclusion à laquelle semble aboutir Thomas Brown, le prédécesseur immédiat de James Mill dans la lignée des psychologues anglo-saxons. La matière, nous dit-il, étant par définition étendue, a par définition des parties : c'est donc une entreprise légitime de chercher à déterminer la composition d'un objet matériel. Mais cette méthode ne saurait s'appliquer à l'analyse des phénomènes mentaux, c puisque chaque pensée, chaque sentiment, est aussi simple et indivisible que l'esprit lui-même, n'étant en vérité rien de plus que l'esprit lui-même existant à un certain moment en un certain état » ^^. Par quel détour Brown va-t-il doncs