JAMES MILL. THÉORIE DES MOTIFS
peine ou de malaise que j'éprouve à l'idée de me brûler », c'est ce que James Mill appelle non le motif, mais le désir, ou l'aversion. Bentham, dans sa « Table des Ressorts de l'Action », avait déjà repris ces deux vocables, mais c'est bien confusément qu'il avait laissé deviner par où le désir pouvait différer du motif. Dans l'expression de « malaise » qu'il employait en 1789, on peut voir un souvenir de Locke : a le malaise, avait dit Locke, qu'un homme ressent en lui-même par l'absence d'une chose dont la jouissance présente entraîne l'idée de la joie, c'est ce qu'on nomme désir » **. Mais cette définition implique, d'une part, que l'on considère le désir comme douloureux dans son essence, et, d'autre part, que l'on comprend, dans la définition du désir, en sus de l'état de conscience actuel, l'association de cet état de conscience avec l'idée d'une cause extérieure. Sur ces deux points James Mill se sépare de Locke, simplifiant encore, s'il est possible, la définition du désir *^ Ce que l'idée est à la sensation prise en général, le désir — ou l'aversion — l'est à la sensation considérée en tant qu'agréable — ou pénible. Toute sensation est capable de reviviscence, indépendamment de toute action extérieure. Mais l'idée d'une peine ou d'un plaisir n'est pas une peine ou un plaisir ; et cependant il y a des idées agréables et des idées désagréables. Il faut donc qu'il existe une distinction entre les idées, analogue à celle qui existe entre les sensations plaisantes et les sensations pénibles. Une aversion, c'est purement et simplement l'idée d'une peine; un désir, l'idée d'un
plaisir. Sans doute, dans Tacception commune des mots désir et aversion, l'idée de Tavenir est impliquée: mais c'est une association d'idées dont James Mill souhaite que l'on s'affranchisse, afin de donner à la langue philosophique la rigueur qui convient ^^. Bentham, dans la € Table des Ressorts de l'Action », avait fait une place à l'espérance et à la crainte, mais il ne les définissait pas, si ce n'est par des accumulations de synonymes. James Mill, au contraire, définit l'espérance et la crainte, la joie et l'affliction, comme étant les premières complications du désir et de l'aversion, par l'opération du principe de l'association. L'idée de plaisir — ou de peine — plus l'idée d'avenir, plus l'idée d'incertitude, c'est l'espérance — ou Ja crainte; l'idée de plaisir — ou de peine — plus l'idée d'avenir, plus l'idée de certitude, c'est la joie — ou l'affliction^*.
Ce que Bentham appelait le motif au sens littéral du mot, c'est ce que James Mill appelle le désir. Mais le motif est, par définition, un stimulant au mouvement et à l'action ; or, l'idée d'action est absente de la définition du désir que nous propose James MilK Que devient donc, dans la théorie de James Mill, le motif au sens figuré, l'affection ou la passion, « entité fictive » qui est supposée pousser à l'action? Bentham se bornait à constater l'existence de deux acceptions différentes pour un seul mot. Mais James Mill ne voit pas une distance infranchissable entre les deux idées : il n'y a, selon lui, de l'événement réel à 1' « l'entité fictive » que la différence du simple au complexe. Du désir à l'affection.