LES QUATRE VERTUS
dans leurs polémiques avec leurs adversaires, qu'ils ^ étaient d'accord avec eux sur la conception de la morale et la définition des vertus, et se proposaient seulement de fonder la morale ancienne sur une base nouvelle et plus solide. En fait, les utilitaires se pro- ^sent d'opérer une révolution dans la conception de la vertu. On ne comprendra pas leur tentative pour concilier l'intérêt individuel et l'intérêt collectif, si Ton ne voit pas, d'abord et surtout, dans leur philosophie pratique, une tentative pour discréditer l'abnéggLUon et réhabilite^ l'égoïsme. Soyez bienveillant et bienfaisant, à condition que togiours votre bonté serve indirectement^os intérêts : il semble que cette formule résume toute la théorie des vertus, chez Bentham et chez James Mill.
Qui a commencé à élaborer cette théorie? Sans doute James Mill, qui connaissait à fond, depuis longtemps, la littérature philosophique des Grecs, et qui paraît avoir lrouvé,dans une interprétation utilitaire de la théorie socratique des quatre vertus, la première idée de la théorie nouvelle: n'est-ce pas lui peut-être qui, en 1814, décida Bentham à rouvrir le manuel scolas* tique dans lequel il avait appris la morale à l'Université d'Oxford ^^? Mais à partir de ce moment, c'est Bentham qui s'empare du problème. « En écrivant une Déontologie j'ai pris, nous dit-il, les vertus telles que les désignait Aristote, j'ai examiné lesquelles se confondaient avec les miennes, et laissé s'évaporer le reste. » n ajoute que, sur un point essentiel, ii a modifié la
classification traditionnelle. « Depuis le temps d^Aristote, quatre vertus, la prudence, la fortitude, la tempérance et la justice ont pris le nom de vertus cardinales... Mais en est-il réellement ainsi ? Aucunement. Sur le catalogue d'Aristote la Bienveillance, la Bienveillance effective est oubliée ; et, à sa place nous voyons seulement la Justice, qui n*est qu'une portion de la Bienveillance sous une autre détermination »•*. L'idée est reprise par James Mill, lorsqu'il essaie de classer, dans son essai sur l' « Éducation », les t qualités de l'esprit qui tendent le plus au bonheur à la fois de l'individu lui-même et de ses semblables » *^ Il compte deux qualités qui tendent au bonheur de Tagent : Tintelligence, qui comprend elle-même le savoir et la sagacité ; la tempérance, qui comprend le pouvoir de résister au plaisir et le pouvoir de résister à la douleur, ou fortitude. Il compte deux qualités qui tendent au bonheur d'autrui: la justice qui consiste à s'abstenir de leur faire du mal ; la générosité, qui consiste à leur faire un bien positif. Est-ce à dire que mon intelligence et ma tempérance soient nuisibles à mes semblables, ma justice et ma bienveillance nuisibles à moi-même ? Non, car le bonheur de l'individu et le bonheur de l'espèce sont attachés par des liens trop étroits ; et, comme dira James Mill dans son « Analyse » ^^^ les actes de prudence et de courage ne se distinguent des actes de justice et de bienveillance qu'en ce que les uns sont utiles à nous-mêmes en première instance, utiles aux autres en seconde instance; et les seconds, utiles aux autres