‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 127 sur 239 · LES QUATRE VERTUS · texte numérisé non relu

LES QUATRE VERTUS

en première instance, utiles à nous-mêmes en seconde instance. Mais alors ne semble-t-il pas gue tontes les espèces du genre vertu se réduisent à une seule ? que tous les actes de vertu sans exception se ramènent à de sim£les actes de prudence? C'est l'objection que fiait Mackintosh à James Mil! ^^ : elle semble fondée. Si le courage consiste à tenir ferme lorsqu'on sait clairement qu*il y a plus de péril à fuir qu'à tenir ferme, le devoir de l'homme courageux ne sera-tiil pas, dans le cas contraire, de fuir au Heu de tenir ferme ? James HiU iproteste que l'objection ne vaut rien : comme ai toute la question consistait à peser des chances défavorables ii la vie de l'individu! comme s'il n'existait pas de cas où le courage exigerait de l'individu, en bonne morale, qu'il affrontât une mort certaine ^M l^Iais quels sont les cas auxquels James Mill fait allusion ? Ceux où l'individu aurait le choix entre la mort et une vie pire que la mort? Alors en effet l'individu devrait aSi'onter la mort ; mais alors aussi l'acceptation de la mort se trouverait être devenue, pour celui-là, un acte de prudence.

La classification des vertus à laquelle Bentham s'arrête dans sa < Déontologie » est préférable sans doute à oelle de James Mill, car elle pare à cette objection. Benthaja, d'abord, entre les deux vertus qui tendent directement au bonheur de l'agent, ne fait pas de la prudence une espèce à part; mais il distingue entre deux espèces du genre prudence : la prudence personnelle et la prudence extra-personnelle. C'est i)^ Déonto-

légiste à mettre en lumière l'utilité de la prudence extrapersonnelle, et la nécessité de rendre service à autrui, si nous voulons mériter l'estime et les bons offices de notre prochain. Reste la « bienveillance effective, sous ses deux aspects, négatif et positif » ; et l'on pourrait, reprenant ici l'objection de Mackintosh, demander par où les actes de bienveillance se distinguent, dans la morale utilitaire, des actes de prudence extra-personnelle. « Outre le plaisir actuel qui peut accompagner un acte de bienfaisance pour celui qui le fait, les raisons qu'a un homme pour être bienfaisant» sont purement et simplement, Bentham nous le déclare, c celles qu'a un laboureur pour semer, un homme frugal pour économiser » ^^ Mais voici la raison profonde qui justiQe la distinction établie par Bentham.

En fait, et quelle que puisse être, d'ailleurs, l'origine psychologique de ces sentiments, nous obéissons à des impulsions qui ne sont pas égoïstes; nous subissons simultanément l'action de certains motifs dissociaux et de certains motifs sociaux. Le problème est, pour le Déontologiste, de soumettre tous les mobiles non personnels au contrôle étroit de l'intérêt personnel. Évitez, nous dit-il, de vous abandonner à vos sentiments malveillants : des passions telles que la colère ou l'envie sont en elles-mêmes pénibles pour qui les éprouve; ce sont, d'ailleurs, des sentiments dont la satisfaction n'est pas nécessaire à qui s'y abandonne, tandis qu'ils causent nécessairement des souffrances à autrui, et menacent par suite d'entraîner, pour l'homme colère ou envieux.

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des représailles futures. « Parmi les souffrances que les autres éprouvent par suite de notre conduite à leur égard, la plupart ne nous rapportent aucun proGt d'aucune espèce » '^. D'où cette règle générale : « Ne faites du mal de quelque manière que ce soit à aucun individu, à moins que quelque avantage déterminé, spécifié et prépondérant, soit pour vous, soit pour un autre, ou d'autres individus, ne doive être le résultat de votre action » "'. — Ne vous abandonnez pas, d'autre part, sans réflexion, aux impulsions de la bienveillance. Car la bienfaisance peut ou ne peut pas, selon les cas, s'exercer sans sacrifice personnel. Dans le premier cas, il n'y a pas de limite à l'exercice de cette vertu. Donc « toutes les fois que vous n'avez rien à faire, en d'autres termes, toutes les fois que vous n'avez en vue aucun objet spécial de plaisir ou de profit, de bien immédiat ou éloigné, mettez-vous à faire du bien, de quelque nature que ce soit, aux hommes, à tous les êtres vivants, rationnels ou irrationnels, à un seul ou à plusieurs, à un individu ou à la race entière » ". Vous exercez, ce faisant, vos facultés intellectuelles et corporelles ; de cet exerciœ, vous retirez et du profit pour l'avenir, et un plaisir immédiat. Vous vous constituez, dans le cœur de vos semblables, un trésor de sympathie : t c'est autant d'ajouté au capital du bon vouloir, et cette addition n'a rien coûté» "^. Mais ce sont là, nous dit Bentham, des cas assez rares et, dans les occasions, beaucoup plus fréquentes, où la bienfaisance implique un sacrifice, il y a nécessairement, à l'exercice

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de la bienfaisance, des limites très restreintes ; il est absurde de s'y abandonner. La Déontologie est nn € bud* get des recettes et des dépenses, dont chaqne opération doit donner pour résultat un surplus de bien-être»''*. Sans doute nous devons souvent céder de notre bonheur À autrui : mais pourquoi ? C'est que, « dans l'échange du bonheur comme de la richesse », nous voulons aocrottre « la production par la circulation. » « D n'est pas plus convenable, en économie morale, de faire du désintéressement une vertu que de faire, en économie politique, un mérite de la dépense » '^^. Bref, « la bienveillance et la bienfaisance sont maximisées, lorscpi'auo? moindres frais possibles pour lui-même un homme produit pour autrui la plus grande quantité de bonheur j»*^^. La monde de Bentham et de James Mill est une morale de la prudence d'abord, et, ensuite, de la bienveillance et de la bienfaisance dans les limites de la prudence. La morale, telle qu'ils la définissent,c'est l'art d'être heureux.

Ainsi l'égoïsme est installé à la base même de la morale. Tout l'effort du psychologue associationiste, c'est de démontrer que l'égoïsme est le mobile primitif dont toutes les affections de l'âme sont les complications successives. Tout l'effort du inoraHste utilitaire, c'est, en retour, de subordonner les impulsions sentimentales, égoïstes ou désintéressées, à un égoisme réfléchi. Puisque « la somme du bonheur total se compose des unités individuelles », ne suffit-il pas, pour que tous soient heureux, que chacun soit égoïste ? Ainsi raisonnent les chefs de la nouvelle écoile; et

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