‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 128 sur 239 · LA RÉHABILITATION DE L*ÉG01SME · texte numérisé non relu

LA RÉHABILITATION DE L*ÉG01SME

Bentham, à vrai dire, n'invoque pas d'autre argument à Tappui de son self-preference prinàpkj ou principe \ de Taoïsme universel. La preuve, nous dit-iF', que tous les hommes sont égoïstes, c'est que le genre . humain subsiste : car de la prudence des individus I dépend la persistance de la race. Si je pensais plus à vos intérêts qu'aux miens propres, et si vous pensiez plus aux miens que moi aux vôtres, je serais un aveugle qui conduit un aveugle, et nous tomberions ensemble dans le précipice ; si Adam s'était plus soucié du bonheur d^ve que du sien propre, si Eve avait subordonné son bonheur à celui d'Adam, Satan eût pu s'épargner la peine de les tenter pour les perdre. James Mill va plus loin dans son développement des principes de la morale du bonheur. « La nature, écritil dans son essai sur V « Éducation », ne veut pas que l'on fasse . un peuple sage et vertueux d'un peuple affamé. Il faut que les hommes soient eux-mêmes heureux, avant de pouvoir se réjouir du bonheur d'autrui ; il faut qu'ils aient une certaine vigueur d'esprit, avant de pouvoir, au milieu de leurs souffrances habituelles, résister à l'attrait d'un plaisir qui s'offre ; il faut qne leurs vies et leurs moyens d'existence aient quelque valeur, avant qu'ils puissent apprécier et respecter la vie ou le bien-être d'une autre personne *^. Bref, pgur^re capable de bienfaisance, il faut être heureux; or, pour acquérir ces biens extérieurs qui sont les conditions positives du bonheur, il faut être doué de sagacité, de prudence, et de toutes les vertus égoïstes :

de sorte que l'égoïsme apparaît comme la condition nécessaire de l'exercice de ^utes les vertus sociales. C'est en somme le code moral d'un temps nouveau que promulguent Bentham et James Mill. Ce n'est plus la morale religieuse ou aristocratique, ascétique ou chevaleresque, qui fait des antipathies et des sympathies courantes la règle sentimentale de ses jugements pratiques*^®, exalte les vertus d'éclat et d'exception, et recommande aux masses, dans l'intérêt d'une classe gouvernante, l'humilité ou le sacrifice. C'est une mo- ^^i?.. P^^î^'^G? ^" plutôt bourgeoise, faite pour des artisans laborieux et des commerçants avisés, qui enseigne aux sujets à prendre en mains la défense de leurs intérêts, une morale raisonneuse, calculatrice et f ^ prosaïque®^. La^ moffltfi dfts utilitaires, c'est leur

-^ 4 psychologie économique mise à l'impératif. Deux siècles ' plus tôt, Hobbes avait fondé sur la doctrine de l'utilité ; tout un système de despotisme social; en fait, le principe ' de l'identité artificielle des intérêts, sur lequel Bentham J asseyait sa théorie juridique, justifiait une telle inter- ( prétation de l'utilitarisme : c'est la menace d'un ; châtiment infligé par le souverain qui fait pour l'indi- "^^ vidu la liaison de l'intérêt avec le devoir. Mais^insensi- ' blement, le progrès et le triomphe de la nouvelle ' économie politique ont déterminé, dans la doctrine, la . prépondérance d'un autre principe, suivant lequel les égoïsmes s'harmonisent d'eux-mêmes dans une société conforme à la nature. A ce point de vue nouveau, pour les théoriciens de l'utilitarisme, la notion morale fon-

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