‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 129 sur 239 · ÉCONOMIE POLITIQUE ET MORALE · texte numérisé non relu

ÉCONOMIE POLITIQUE ET MORALE

damentale n'a plus été celle d'obligation, mais celle d'échange; le jnobije de^l'açtion morale n'a plus été Ta crainte, mais plutôt la confiance. Le moraliste utilitaire dispense le législateur d'intervenir,, dans fâ nJËiïïrë où , par ses conseils et son exemple, il tend, conformémeoLit l'hypothèse des économistes politiques, à réaliser dans la société l'harmonie des égoïsmes.

Bentham meurt le 6 juin 1832, deux jours après que le Sefowk Bill a été voté en troisième lecture, un jour avant qu'il ait regu l'assentiment royal. Il a légué son corps à la science ; et, devant son cadavre, sur la table d'opération, le docteur Southwood Smith, son ami, prononce Toraison funèbre de celui que tous les assislants tiennent pour le précurseur de Tère nouvelle ^ Bentham, en effet, n'est plus seulement illustre à Paris, où sa réputation a été consacrée en 1825 par une réception triomphale, dans toute l'Europe et dans les deux Amériques ; c'est dans son propre pays qu'il a fini par grouper autour de lui les adeptes de l'utilitarisme, iaii-mème, à la tête du groupe, est le patriarche, isolé des autres par l'âge et par la gloire. Joseph Bowring, un négociant de la Cité, grand voyageur, missionnaire du libre-échangisme anglais dans les pays

du continent, polyglotte et polygraphe, économiste et poète, ami de tout le monde, a pris à ses côtés le rôle de favori ; il a vu sans déplaisir Bentham rompre avec Dumont de Genève^; il a contribué au relâchement des liens d'amitié qui Punissaient à James Mill. James Mill est trop exclusif et trop personnel, il s'absorbe trop dans les fonctions, chaque jour plus importantes, qu'il remplit à la Compagnie des Indes, pour être le factotum dont Bentham a besoin^. Bentham est moins sectaire que beaucoup de ses disciples, il ne lui déplaît pas, sans doute, d'être honoré comme philanthrope par beaucoup qui détestent sa doctrine ; il accepte l'hommage de Daniel O'Connell, l'agitateur irlandais, un radical sans doute, mais un catholique fervent, dont les opinions démocratiques ne ressemblent que de bien loin aux théories empruntées par les Benthamites à la philosophie laïque du xvin' siècle*; il entre en correspondance avec Robert Peel, le conservateur libéral ^ ; il écrit même au duc de Wellington, le symbole vivant du torysme réactionnaire*.

D'autres que Bentham, sous ses yeux, mais non pas toujours sous sa direction, organisent la secte benthaniique. I^es uns parmi ceux-là sont des sexagénaires, amis et contemporains de James Mill. Ricardo est mort en 4823; et le désespoir où cette mort a plongé James Mill a surpris tous ceux qui le prenaient pour un homme de marbre ^ Mais Joseph Hume et Francis Place survivent à Ricardo et survivront même à James Mill ; Francis Place continue d'organiser, au profit de^

idées radicales, ragitation dans les milieux populaires de Londres ; Joseph Hume, un peu plus jeune, veillera longtemps encore, au Parlement, sur la bonne gestion des finances publiques, exigeant la suppression des sinécures et la réduction systématique des dépenses militaires. Les autres, parmi les disciples orthodoxes de Bentham, appartiennent à une autre génération; amis de Stuart Mill, ils n*ont pas encore trente ans: ce sont les vrais fondateurs de la secte.

C'est au commencement de 1823 que Stuart Mill organise la petite société quMl appelle la « Société Utilitaire » *. Pour en faire partie, il faut accepter le principe de Futilité, ainsi que certains corollaires fondamentaux qui en ont été tirés par Bentham et James Mill, et s'engager à venir, tous les quinze jours, dans la maison de Bentham, discuter conformément à ces prémisses certaines questions de philosophie ou de politique proposées à lavance. La société ne compta jamais dix membres. Prescott, William Eyton Tooke, fils de l'économiste, William Ellis, un fils de Place, en font partie. De même George John Graham et John Arthur Roebuck, qui, devenant les intimes amis de John Stuart Mill, constituent avec lui ce qu'ils appellent plaisamment 1' « Union des trois Jacks « , la c Trijackia » . ' C'est en 1824 que Roebuck arrive du Canada en Angleterre. Présenté à Stuart Mill, il découvre par lui les principes, la philosophie et le nom même de Bentham ; il pénètre, à titre de membre de la « Société utilitaire », dans le sanctuaire de Queen's Square Place.

fiientôt, par la force des choses, il se trouve en face de James Mill ; mais la violence de son tempérament s'accommode mal de Tautoritarisme du philosophe. Une querelle éclate: James Mill, si nous devons en croire le témoignage de Roebuck, aurait toujours été sensible, en dépit de ses déclarations démocratiques, aux distinctions de rang et de fortune, et l'aurait méprisé parce qu'il était roturier et pauvre, a Je lui fis savoir, nous dit Roebuck, que je n'avais pas peur de celui que l'on considérait comme une sorte de Jupiter Tonnant* ». James Mill se plaint à son fils de l'attitude irrespectueuse de Roebuck. Stuart Mill, nettement, refuse de sacrifier son ami. Première déclaration d'indépendance vis-à-vis de celui qui, jusque-là, a été son tyran de tous les instants. Stuart Mill sera désormais, à côté de son père, un propagateur actif, mais autonome, de la doctrine benthamique.

C'est maintenant au fond de la Cité, chez George Grote, dans la maison de banque que celui-ci dirige avec son père, que les trois membres de la c Trîjackia » vont se réunir avec leurs amis, deux fois par semaine, depuis huit heures et demie du matin jusqu'à dix heures. Ils sont une douzaine. Us discutent ensemble les «Éléments» de James Mill, les « Principes» de Ricardo, la « Dissertation » de Samuel Bailey, divers manuels de logique, le livre de Hartley ; un peu plus tard, ils reprennent leurs réunions interrompues pour étudier en collaboration l'ouvrage de James Mill, non.— vellement paru. C'est dans ces réunions que Stuart Mkr\l

achève son éducation philosophique, et conçoit l'idée première de ses traités de logique et d'économie politique *«.

En 1825, Roebuck et ses amis f<mt irruption dans une CoopercUùm Society ^ composée de disciples de Robert Owen, contre lesquels, cinq ou six semaines de suite, les jeunes Benthamites défendent la théorie malthusienne. Le succès de ces discussions, joint au succès déjà ancien de la Spéculative Society d'Edimbourg, que MacCulloch leur propose en exemple, les décide à organiser une société de discussions bimensuelles, où des orateurs, pris dans tous les partis, plaideront les uns contre les autres leurs thèses respectives". Les membres affluent : enfin les jeunes utilitaires sont sortis de Tombre. Ils prouvent par leur énergie dialectique quelle peut être, dans une assemblée nombreuse, la puissance d'un parti fondé sur une doctrine. Ils font des recrues; ils en reçoivent du dehors, et principalement de Cambridge. Ce n'est pas ici Stuart Mill qui a servi d'intermédiaire entre James Mill et la jeune génération ; car, résistant à tous les conseils, adoptant les préjugés de Bentham contre l'organisation aristocratique et cléricale des universités, James Mill a fait entrer directement son fils à VIndia House sans passer par l'Université **. Mais Charles Austin, frère du juriste, a répandu autour de lui, à Cambridge, les principes du Benthamisme ; grâce à lui les essais de James Mill ont constitué, pour un groupe d'étudiants, comme un manuel de science politique". C'est toujours le

même phénomène qui se produit. Â Oxford les tendances mystiques et religieuses prédominent, tandis que Cambridge est scientifique et positif ". Au xviii* siècle, l'Université d'Oxford a produit l'hérésie méthodiste, pendant que l'Université de Cambridge adoptait l'enseignement philosophique de Locke et renseignement moral de Paley. En 1793, les étudiants de Cambridge se sont enthousiasmés pour Godwin; maintenant de Paley ils s'acheminent vers Bentham. Pendant ce temps, le poète métaphysicien Coleridge inspire les théologiens d'Oxford, en attendant l'explosion prochaine d'un nouveau mouvement d'enthousiasme religieux, lagitation des tractariens et la philosophie des néocatholiques.

Mais les utilitaires ne se contentent pas de cette influence morale, exercée par quelques jeunes gens sur un petit cercle d'amis. Des ouvriers ont essayé de fonder une sorte d'université populaire, un Méchantes' Instituiez pour réaliser par eux-mêmes leur émancipation politique et économique ; mais ils manquent de fonds, s'adressent aux Benthamites, qui captent l'idée, et transforment l'institution ouvrière en une institution radicale, bientôt prospère *^. Pour le public de VInstitutey auquel ils adressent leur enseignement philosophique cl technique, il faut une bibliothèque de vulgarisation : en vue de faire les frais de publication de ces livres d'enseignement populaire, les Benthamites, reprenant une idée et une formule de Bentham, forment la « Société pour la diSusion des connaissances utiles **^. Ilsb.

veulent enfin opposer, aux deux coteries universitaires de Canobridge et d'Oxford, une Université nouvelle, installée dans la capitale, et dont la constitution sera laïque; ils veulent en môme temps reprendre l'idée (( chrestomathique », et donner aux enfants do la classe bourgeoise les moyens de s'instruire sans faire les frais d'un séjour à Cambridge ou à Oxford*'. La première idée de la fondation appartient au poète Thomas Campbell, qui la rapporte, en 1825, d'un voyage aux Universités d'Allemagne. Josej'h Hume, puisBrougham, puis Francis Place, puis James Mill, qui résiste longtemps, se rallient au projet de Campbell ; le 30 avril 4827, la première pierre de l'Université de Londres est posée, et la séance d'inauguration a lieu le 2 octobre 1828 *^ Les promoteurs se heurtent à toutes les difficultes avec lesquelles les ont familiarisés les affaires de r «École Chrestomathique». Les Anglicans fondeni l'université rivale de King^s Collège^ Grote le père souscrivant cent livres, pendant que George Grote aide à l'organisation de l'université radicale. Wilberforce, le grand homme du Low Church et du parti évangélique, accuse les chefs du mouvement d'exclure l'enseignement religieux de leurs programmes afin d'obtenir Targent des juifs*®. Les ennemis du dedans, les Dissidents protestants, qui rêvent d'employer l'institution nouvelle pour l'instruction de leurs pasteurs, sont également dangereux. Ils réussissent à faire écarter, pour la chaire de philosophie, la candidature de Charles Hay Cameron, soutenue par James Mill ; plus conciliant

que George Grote, qui, pour des raisons de principe, ne veut pas d^un ecclésiastique, James Mill capitule, et accepte la nomination d'un clergyman, à condition qu*il enseigne la psychologie de Hartley^®. Du moins les Benthamites obtiennent pour un des leurs la chaire de jurisprudence. Pour qui a lu Hobbes, Paley et Bentham, le cours de John Austin^^ présente peu d'intérêt : mais comme il est révolutionnaire, si on le compare avec renseignement traditionnel du droit ! Mackintosb, pour la première fois depuis les temps de Blackstone, avait essayé, en 1797, d'introduire dans son pays l'enseignement philosophique du droit : « si l'on veut comprendre, s'écrie triomphalement un des rédacteurs de la «Revue de Westminster », l'immense distance qui sépare le philosophe de l'homme politique vulgaire, qu'on essaie de lire, l'une après l'autre, la puérile tentative de Mackintosh, et l'ébauche géniale qui a été tracée par M. Austin, professeur de jurisprudence à l'Université de Londres ^^^

La « Revue de Westminster » a été fondée, au début de 1824, par Bentham et ses amis. Puisque les whigs ont la « Revue d'Edimbourg » et les tories le Quarterly neview^ il est naturel que les radicaux intellectuels essaient d'avoir, eux aussi, leur revue trimestrielle. Lorsque Bentham, en 1823, décide de faire l'avance de fonds nécessaire, il offre d'abord la direction à James Mill ; mais James Mill allègue, pour refuser, ses occupations à VIndia House. Premier grief de Bentham contre son lieutenant. Bentham se rabat

alors sur John Bowring, depuis trois ans déjà son ami'^. D'où, autour de Bentham, le commencement d'une lutte d'influences entre Bowring et James Mill. Pendant quelques temps, la « Revue » tire à trois mille exemplaires; mais au printemps de 1828 elle périclite. James Mill et Bowring intriguent, chacun de son côté, pour la réorganiser sans le concours de l'autre. Bowring l'emporte, avec l'appui de Perronet Thompson ; James Mill, Stuart Mill et leurs amis, se déclarant trahis, rompent avec la c Revue de Westminster » ; mais, jusqu'à cette date, ils ont été les collaborateurs assidus des amis de Bowring. De 18S4 à 1828 cette publication demeure l'expression la plus significative du radicalisme orthodoxe.

Les deux Mill consacrent, dans les premiers numéros, deux articles à définir et à discuter l'attitude prise par les grandes revues existantes. L'organe du public whig, comme l'organe du parti tory, s'adresse à un parti aristocratique; les deux revues tolèrent, avec des degrés seulement dans l'indulgence, les mêmes abus, elles vivent sur un fonds commun de préjugés traditionnels. C'est à ces abus et à ces préjugés que la nouvelle Revue déclare une guerre impitoyable. Les rédacteurs du Westminster Beview demandent la réforme judiciaire : écrivant au moment où paraît la « Théorie des Preuves Judiciaires », c'est sur les questions de droit adjectif et d'organisation judiciaire que porte surtout leur effort". Bentham lui-même donne un article sur le Property Code de Humphreys, et, reprenant une idée qui lui

fut de tout temps commune avec Romilly, demande que la propriété foncière soit, quant aux facilités de transfert, placée dans lés mêmes conditions que la propriété mobilière*^. En matière pédagogique, on propage le programme chrestomathique *^, on attaque l'enseignement gréco-latin*', on recommande la « Bibliothèque des Connaissances Utiles » **. En économie politique, les rédacteurs de la Revue demandent, avec Ricardo, l'abaissement des barrières douanières ; contre les Owenites, et contre Ricardo lui-même, ils plaident la cause du machinisme*^. En histoire, Grote prend contre Mitford la défense de la démocratie athénienne ^'*; Stuart Mill réfute les paradoxes par lesquels Hume a prétendu justifier la monarchie des Stuart, et étudie la Révolution française^*. Deux articles philosophiques enseignent, avant la publication de V « Analyse *, la théorie de Hartley^*. D'une façon générale, tous attaquent les préjugés, qui, enracinés dans l'opinion publique, perpétuent les abus : les préjugés religieux et l'esprit d'intolérance vis-à-vis des catholiques aussi bien que des déistes ^^, les préjugés nationaux et le mépris de la culture continentale, les préjugés conservateurs et l'illusion de la morale chevaleresque '*. Ils scandalisent et s'appliquent à scandaliser l'opinion par l'affectation de leur intransigeance, par l'ostentation de leur orthodoxie. Ils se sont donné pour mission de dénoncer toutes les « généralités vagues » qui ont égaré les moralistes et les politiques jusqu'à l'apparition de la philosophie utilitaire : la phraséologie dix

droit naturel qui sert à tous les privilégiés à justifier leurs droits acquis, la phraséologie libérale qui peut, au gré des orateurs, autoriser tous les pillages ou paralyser toutes les réformes ^^. Les illusions du « sentimentalisme » vont être à la fin dissipées ^*. Entre la poésie et la logique, il faut choisir. Le tort des poètes, c'est de ne pas comprendre que leur unique fonction est d'amuser le public, non de l'instruire : s'ils veulent l'instruire, la philosophie qu'ils enseigneront sera une philosophie poétique, et par conséquent illogique et perverse. La « Revue de Westminster » crée un nouveau genre de critique littéraire, *et prétend donner aux poètes contemporains des leçons de politique et de logique ". Les whigs, les libéraux, commencent à trouver compromettants les polémistes radicaux ; la « Revue d'Edimbourg », attaquée par la t Revue de Westminster» ^^ réplique. Déjà en 1824 des polémiques ont éclaté. En 1827 des propos aigres ont été échangés. Napier choisit enfin, pour réfuter les « essais » de James Mill et déclarer franchement la guerre au nouveau groupe, le jeune Hacaulay, qui connaît personnellement plusieurs des radicaux intellectuels et en particulier le plus provoquant de tous, son camarade de Cambridge, Charles Austin. Macaulay proteste de son respect pour l'œuvre juridique de Bentham ; il sait faire la distinction nécessaire entre le chef de l'école et ses insupportables disciples. Au risque d'être traité d' « idiot », ou, ce qui revient au même, de « sentimentaliste », il ose demander si ces hommes, considérés par les uns

comme la lumière du monde et par les autres comme des démons incarnés, ne sont pas en général « des hommes ordinaires, d'entendement étroit et d'information courte», et si le mépris dont ils témoignent pour les lettres n'est pas l'effet de l'ignorance, c Un maître les assure que les études qu'ils ont négligées sont sans valeur, met cinq ou six phrases dans leur bouche, leur prête un numéro, pris au hasard, de la Revue de Westminster, et en un mois de temps, les transforme en philosophes. » Le maître dont parle Macaulay, ce n'est pas Bentham, c'est James Mill, un scolastique, un Aristotélicien du xv"" siècle, égaré dans les temps modernes. Bentham avait découvert des vérités ; mais James Mill et les autres, qu'ont-ils découvert ? Tout ce qu'ils ont fait, c'est de rendre ces vérités impopulaires. Bentham avait étudié la philosophie du droit : tout ce que les autres savent faire, c'est d'aboyer aux juristes. On avait eu les Byroniens qui jouaient aux ennemis des modes, des mœurs, et des lois : voici de nouveaux excentriques qui, par des procédés nouveaux, cherchent, comme les Byroniens, le scandale pour Iç scandale ^®. Un an plus tard, Mackintosh, un autre whiget un vieil ami de Bentham, s'exprime presque avec autant de sévérité que Macaulay *°.

Les attaques de Macaulay eurent-elles pour effet de discréditer à jamais la nouvelle école? ne contribuèrentelles pas plutôt à consacrer son existence, et à fixer — sous une forme caricaturale, assurément, mais peu importe — le type du radical utilitaire? Que les Ben-

thamites de la jeune généralion aient eu des travers, et se soient rendus odieux par ces travers, nul n'en doute. Mais leurs travers eux-mêmes ne sont-ils pas respectables, si leur exclusivisme et leur pédantisme s'expliquent par leur fidélité à une idée qui a été l'objet de leur adhésion réfléchie? Que d'ailleurs cette idée soit étroite, qu'elle ne rende pas compte, dans le monde moral et social, de tous les faits qu'ils pensent expliquer, que même elle fasse systématiquement abstraction de bien des aspects de la nature humaine, on peut encore l'admettre. Mais si, dans la vie active, défendre jusqu'à la dernière extrémité, avec tous ses risques, une position d'abord librement acceptée, c'est la définition du courage, n'estce pas de même une sorte d'équivalent spéculatif du courage, que d'oser prendre une idée pour principe de toutes ses opinions et de tous ses actes, et puis d'accepter, sans fléchir, toutes les conséquences que doit entraîner cette idée première ? Et n'est-ce pas pour avoir procédé ainsi que les radicaux utilitaires se font traiter de syllogismes vivants et de machines à penser? Le succès récompense bientôt leur intrépidité : ils entrent en nombre dans le Parlement réformé, et peuvent essayer d'y constituer, pour la première fois dans l'histoire de l'Angleterre parlementaire, un parti de doctrinaires. A combien de sources différentes leur doc^ trioe a été puisée, nous le savons. Mais, à présent que la période de formation de la doctrine est terminée, nous pouvons essayer de résumer l'utilitarisme tel qu'il apparaît aux disciples de Bentham et de James Mill, comme

un système clos de vérités logiquement liées entre elles, comme une philosophie intégrale de la nature humaine.

Il y a une science de l'esprit : vpilà la première proposition de cette philosophie. L'esprit consiste en une multitude de sensations d'abord éparses ; l'opération de certaines lois simples d'attraction, îois dont le nombre se ramène peut-être à deux, peut-être à une seulement, suffit à expliquer comment ces phénomènes finissent par se grouper en un système. Si deux sensations élémentaires ont été perçues antérieurement en contiguïté l'une avec l'autre, ou bien encore sont semblat)les entre elles, elles tendent à reparaître associées : par les complications successives de ces cas d'association simple s'explique tout le mécanisme de la vie mentale. Entre autres caractères qui les font semblables, les sensations présentent le caractère d'être soit agréables soit pénibles, ou, pour exprimer sous une différente forme la même idée, d'être les objets de nos désirs ou de nos aversions; les sensations qui se trouvent associées selon les lois du mécanisme mental à des sensations agréables ou pénible^;:, deviennent alors, en tant que moyens de se procurer ces dernières, des objets de désir et d'aversion : d'^û résulte tout le mécanisme de notre vie morale. Parmi les faisceaux de sensations élémentaires dont se compose notre vie mentale, certaines associations, fondées sur une expérience plus limitée, restent spéciales à l'individu tandis que d'autres, communes à une pluralité d'individus, et communes parfois à l'humanité tout entière.

sont ce que l'on appelle la vérité : la logique, est l'art qui nous permet de distinguer les secondes d'avec les premières. De même, certaines associations de plaisirs, ou de sensations qu'accompagne un sentiment de plaisir, sont particulières à l'individu ; d'autres associations du même genre sont, au contraire, partagées par lui avec un nombre d'individus pouvant embrasser l'espèce; entière : ces associations qui identifient l'intérêt de! l'individu à l'intérêt de l'espèce, sont ce qu'on nomme; le bien, et la morale est l'art qui nous permet de dis-j linguer les secondes d'avec les premières et de connaître les moyens propres à les réaliser. — Les principes de» cette science positive de l'âme, destinée à fonder une nouvelle logique et une nouvelle morale. Hume et Hartley les ont formulés; et Tinfluence de Hume, et l'influence plus forte peut-être de Hartley, se sont exercées sur les chefs du mouvement utilitaire. Ceux-ci cependant ont négligé pendant longtemps les recherches théoriques en matière de psychologie, de logique et de morale Réformateurs, ils n'ont pas le goût de.Ja .spégulatipn ; positifs, ils se désintéressent des conclusions religieuses où aboutit la philosophie de Hartley; doctrinaires, ils s'irritent des paradoxes sceptiques de Hume. A la fin de sa carrière^eniham s'apercevra enfin qu'il est nécessaire jde définir la morale sur laquelle repose son système^ social. Aux approches de 1832, James Mill comprendra de même qu'il faut constituer scientifiquement la psychologie sur laquelle repose la morale de Benthana. J(ais c'est, comme on voit, après coup qu'ils

Jl^

se préoccupent de justifier les résultais auxquels les ont conduits de longs travaux de jurisprudence, d'économie politique, et de droit constitutionnel.

Tous les hommes veulent être heureux; mais ne peut-il pas,^ ne doit-il pas arriver que les moyens employés par les divers individus pour^être heureux soient contradictoires entre eux? Pendant que l'un veut jouir en paix du produit de son travail, l'autre peut vouloir le lui ravir par la ruse ou par la violence. Deux individus, désirant l'un et l'autre vivre du produit de leur travail, peuvent se disputer la propriété du même fonds de terre ou du même instrument de travail. Si donc on admet qu'il est utile que le produit du travail appartienne au travailleur, si l'on admet, en outre, qu'il est utile, afin de se conformer au sentiment de l'attente et d'éviter la peine du désappointement, que la propriété établie soit respectée, comment protéger le travailleur et le propriétaire contre l'individu dont ils redoutent les usurpations ? Puisque celui-ci cède à l'attrait du plaisir, il faut le menacer de l'infliction d'une douleur au moins égale en intensité au plaisir auquel il aspire. Par ces menaces, des actes sont érigés en délits. La science de l'intimidation, voilà la législation ; l'utilité générale est la raison d'être, et lapeine est la sanction des obligations qu'elle impose. Du moment où la nature humaine, composée d'éléments semblables et régie par les mêmes lois, est sensiblement la même chez tous les hommes, des classes de délits et des classes de peines peuvent être établies : la société tout entière apparaît comme

constituée par des règles qui, pour être efficaces, doivent prendre la forme de lois écrites, et, pour embrasser l'ensemble des phénomènes sociaux, doivent être systématisées dans un code. Le législateur est, dans la société, le grand dispensateur des plaisirs et des peines. C'est lui qui crée Tordre moral, l'équilibre désintérêts. La société est l'jBuvre de ses artifices. — Ainsi trouve son application ce que nous avons appelé le principe de ridentifiçatiQiJjartifiçielle des intérêts. Hobbes, le premier en Angleterre, en avait, au xvii^ siècle, donné la formule. Mais, depuis la révolution de 1688, la philosophie avait suivi une autre direction. C'est aux philosophes continentaux du xvni® siècle, à Helvetius et à Beccaria, aux théoriciens du despotisme éclairé, que Bentham emprunte l'idée première de sa philosophie du droit. Désespérant de la populariser en Angleterre, c'est au public européen qu'il s'adresse d'abord, et s'adresse avec succès. Dans sa propre pairie il perd son temps et détruit son patrimoine à vouloir faire adopter un système devisons conçu pour supprimer radicalement le crime et transformer mécaniquement l^criminels en honnêtes gens.

Cependant un autre aspect des choses a frappé l'attention des philosophes sociaux en Angleterre. Ils ont remarqué que l'identification des intérêts n'impliquait pas nécessairement l'intervention providentielle d'un législateur, mais que l'ordre universel s'établissait d'une^manière sûre et instinctive en même temps, par la division spontanée des tâches et par le mécanisme

automatique des échanges. Pendant que les besoins de rindividu se multiplient, l'individu devient de moins en moins capable de les satisfaire tous à lui seul ; à la place d'individus isolés travaillant chacun à satisfaire tous ses besoins, la société économique nous offre, de plus en plus, le spectacle d'individus travaillant chacun à satisfaire un besoin unique, commun à une pluralité d'individus. Cette union économique, fondée sur la diversité môme des tâches» n'a pasété l'œuvre réfléchie et systématique des lois. La division du travail suppose au contraire, nous dit-on, pour se réaliser, qu'aucune intervention gouvernementale ne s'exerce. Dans l'espace, Tidentité des intérêts est d'autant plus parfaite que les villes, les provinces, les nations, évitent de morceler l'univers commercial, par des artifices législatifs et des barrières douanières, en une série de petits mondes isolés : le cosmopolitisme économique se fonde sur le principe de l'identité immédiate de tous les intérêts. Dans le temps, l'harmonie des intérêts devient sans cesse plus parfaite par la multiplication des spécialités qui résulte de la multiplication des besoins et du progrès des sciences; en raison de l'incapacité où ils sont de calculer l'accroissement futur de l'offre et de la demande, les gouvernements, chaque fois qu'ils interviennent pour diriger le cours des phénomènes économiques, empêchent que le principe de l'identification progressive des intérêts exerce son action. Cette conception des phénomènes sociaux, si on la généralise, permet de prévoir l'élimination progressive de toutes les

lois, OU même d'en réclamer la suppression immédiate» En fait c'est à cette conclusion qu'aboutit, chez Thomas Paine et surtout chez Godwin, le principe de la nouvelle économie politique dont Adam Smith est le fonSateur "^connu . Bentham, cependant, a incorporé à son utilitarisme la philosophie économique d'Adam ^mith. Plus tard, aux temps de Ricardo et de James Mill, sous la double influence du milieu et du moment, l'économie politique d'Adam Smith et de ses successeurs prend, dans le système de Bentham, une place prépondérante. En^ fait, le Benthamisme est l'œuvre d'un juriste qui fut économiste par accident. Auguste l!oimfe""commet cependant la plus excusable des erreurs historiques lorsque, dix ans après la mort de Bentham, il voit dans sa doctrine « la plus éminenle dérivation de ce qu'on nomme l'éCQnomie politique » *^ Or, les deux principes sur lesquels reposent respectivement la philosophie juridique et la philosophie économique des Benthamites sont deux principes contra- j dïctoîres : la contradiction éclate à chaque instant! dans les formules courantes du Benthamisme. La « loi naturelle », nous dit Bentham dans les « Traités », n*est pas une « raison », c'est une « expression figurée», une c métaphore », une « fiction » : si vraiment il existait de ces lois naturelles auxquelles se réfèrent Blackstone et Montesquieu, loin de servir de fondement aux lois positives, elles prouveraient que celles-ci sont inutiles ". La recherche des « lois de la nature » est cependant l'objet que les économistes de l'école de

Bentham assignent à réconomie politique; et par des lois de la nature, ils n'entendent pas seulement des faits généraux de la nature physique combinés avec des inclinations communes à tous les hommes; ils tendent visiblement à entendre par là desj^rincipes d'harmonie, des lois de justice et de bonté, dont Texistence condamne toutes les lois positives, maladroitement fabriquées par les hommes. L'idée de « liberté » est, selon Bentham, philosophe du droit, une généralité dépourvue de précision scientifique : la science socijale est la science des contraintes, comme elle est la science des lois. Le respect de la liberté, la suppression de toutes les contraintes, voilà, au contraire, le premier et le dernier mot de la sagesse des économistes. Faudra-t-il donc se borner à résoudre la contradiction en disant que les deux principes " L^[ trouvent chacun son application dans un domaine distinct, que le principe de l'identification artificielle des intérêts est le véritable principe de la science du droiL et le principe de l'identité naturelle des intérêts le véritable principe de la science économique ? U es.it évident que Bentham a emprunté à deux sources dis.— tinctes ses idées juridiques et ses idées économiques : et voilà une exellente explication historique de la pré sence de deux principes contradictoires dans un mèooe système. Mais cette explication historique équivaut-elle à une solution logique de la difficulté? Il nej^sembie pas. Entre deux domaines aussi voisins l'un de l'autre que celui du droit et celui de l'économie politique, , où tracer la limite ? Si par hasard ils débordaient {

Fun sur l'autre, comment maintenir la distinction? 1 Le Benthamisme contient un essai de solution de cette i difficulté fondamentale.

C'est assurénaent le principe de l'identité naturgUe des intérêts qui fonde l'optimisme des économistes classiques, et ceux-ci ont été recqnnus<?on)me des ms^tres par les radicaux utilitaires. M^s leurjoptimij^^n^est pas sans mélange. Peut-être la nature accorde-t-elle à tous impartialement le bonheur; mais elle le leur accorde, aux termes de la nouvelle doctrine, comme le prix d'une lutte. Il faut travailler pour vivre : et c'est ce que veut dire la loi classique de la valeur, selon laquelle les produits s'échangent entre eux proportionnellement aux quantités de travail qu'ils ont coûtées. Cette loi elle-même comporte une restriction nouvelle : des produits identiques entre^ eux par leur ( nature, mais ayant coûté à leurs producteurs respectifs des quantités de travail différentes, ont cependant la même valeur. Gomment cette valeur est- elle fixée? Est-ce par la quantité minima de travail, ou par la quantité moyenne de travail qui a été nécessaire à l'achèvement de ces produits? 11 apparaît que c'est par la quantité maxima de travail nécessaire. Cette quantité maxima va-t-elle du moins, avec le progrès des procédés industriels, tendre constamment à décroître? n apparaît que, pour les denrées lesp lus nécessaires à la vie, elle tend constamment à s'accroître. Les Anglais, dont le nombre augmente sans cesse, et qui se sentent emprisonnés dans les limites étroites d'une île, sont

frappés, aux environs de 1800, par la disproportion qui existe entre raccroissement illimité du nombre des hommes et Taccroissement moins rapide des subsistances, sur une terre de quantité et de fécondité restreintes. D'où la doctrine de Malthus ; d'où le succès prodigieux de cette doctrine en Angleterre. Ricardo et les Benthamites Tadoptent. Ils admettent donc, avec Malthus, qu'actuellement la quantité des subsistances est insuffisante pour permettre à tous les hommes de vivre dans Tabondance. Donc, le partage ^1 des biens aboutirait à la misère universelle. DonCj^ il importe que rÉtat, dans Tintérèt de tous^, protège contre^ les pauvres la propriété des riches. Ainsi se trouve vérifiée par le malthusianisme cette proposition de Bentham qu'il faut faire passer le bien de la sûreté avant le bien de l'égalité; et l'économie poli tique des utilitaires exige l'iptervention de l'État comme protecteur de la sécurité. Les Ben- Ihamites admettent, d'autre part, que le seul remède à la misère consiste dans la limitation volontaire de l'accroissement numérique du genre humain : mais comment les hommes résisteront-ils à l'instinct de procréation qui leur commande de multiplier sans cesse, s'ils restent illettrés et incultes? Il faut que tous reçoivent un rudiment d'instruction, et apprennent les éléments de la science sociale : donc, l'économie politique des utilitaires exige l'intervention de l'État comme éducateur universel. Ainsi l'économie politique d'Adam Smith et de ses successeurs, bien qu'elle se fonde d'abord sur le principe de l'identité des intérêts, admet la nécessité par-

lielled'un recours au principe adverse. Réciproquement, toute intervention gouvernementale se justifie par le principe de Tidentification artificielle des intérêts ; nous voyons cependant que le gouvernement peut être organisé de telle sorte qu'une place soit faite, dans sa constitution, au principe de ridentilé spontanée des intérêts. '

Pendant toute la première période de son existence, Bentham semble ne s'être pas préoccupé des problèmes relatifs à la meilleure constitution de l'État : il estime heureux les pays qui possèdent un despote — un Frédéric, une Catherine — pour exécuter piromptement, sans délibération et sans obstacles, les vœux de la philosophie. Puis l'ébranlement provoqué par la Révolution Française brouille les princes et les philosophes. Bentham devient le grand homme des libéraux du continent. En Angleterre, il souffre de l'indifférence et de l'insolence des ministres et de leurs commis. Il se lie avec les radicaux de Westminster, se convertit à leurs opinions, et leur fournit une théorie. La thèse du gouvernement démocratique ne trouve-t-elle pas efifeçli- , vement sa place dans la philosophie utilitaire? Nous '' proposons, pour fin, au moraliste ou au philosophe, le plus grand bonheur du plus grand nombre; nous supposons^ d'ailleurs, tous les individus parfaitement r<c^ existes. Étant donné cela, un monarque est le moins ^ sûr des maîtres : car, absolument libre, selon l'hypo- / thèse, de faire ce qu'il veut, c'est son intérêt propre qn'il va poursuivre, et non pas l'intérêt du plus grand nombre. Il est en même temps le plus faible des

maîtres : seul contre tous/ il est à la merci d'une révolte, d'un complot, d'un attentat. Admettons, au contraire, qu'à la majorité des individus qui constituent une nation, on fournisse, par l'oi^anisation du gouvernement représentatif et du scrutin ^secret, la faculté de faire exécuter promptement et sûrement ses désirs. La majorité, qui devient ainsi le pouvoir souverain, est le moins faillible des maîtres : cgr^ chaque individu étant le meilleur juge de ses intérêts, c'est à la majorité des individus qu'il appartient d'appréçier les intérêts du plus grand nombre! TTle est en même temps le plus irrésistible des maîtres : car les plus nombreux sont les plus forts. Le principe de l'identification artificielle des intérêts^^ adnsi appliqué, tend à se rapprocher du principe de l'identité naturelle des intérêts, dans la mesure où la majorité deviggt plus nombreuse par rapport à la minorité. Si jamais la majorité se transformait en unanimité, le code ne serait plus que l'expression systématique des vérités sociales sur lesquelles se serait fait, grâce à la diifusion des connaissances scientifiques et morales, l'accord des intelligences et des volontés : les lois auraient la même autorité que la géométrie d'Euclide et l'astronomie de Newton. En attendant, la contrainte sociale se trouve réduite à ses dimensions nécessaire : c'est toujours une majorité qui l'exerce, une minorité qui la subit.

Voilà, brièvement résumée, la doctrine que professent, en 1832, les disciples de Bentham. Cette doctrine a

eu, nous le savons, des sources diverses. A certains ^ards elle paraU ^çqntjradicto^^^ Mais peut-être ces contradictions sont- elles en dernière analyse seulement apparentes, et peut-être cette apparence tient-elle à la complexité d'un système, qui, pour être bien lié dans toutes ses parties, n'en présente pas moins des aspects divers. Combien sont trop simples les définitions cou* rantes du système utilitaire ! et, lorsqu'on a défini le bien par le plaisir, le mal par la douleur, combien on est loin d'en avoir épuisé le contenu! Il semble que pour dégager les traits essentiels du système il faille ajouter à cette proposition deux postulats fondamentaux, qui, sans être jamais formellement énoncés, sont néanmoins comme impliqués dans toute la doctrine. Premier postulat : Le plaisir et la douleur sont susceptibles de devenir des objets de calcul, une science rationnelle et mathématique du plaisir et de la douleur est possible. C'est ce que nous appellerons le postulat rationaliste de la doctrine jitilifcdre. ^^Sfîcûad postulat : Tous les individus dont la somme constitue la société, ont une capacité sensiblement égale .de bonheur, et ont conscienœ qu'ils possètlentuiie. égale capacité de bonheur. C'est ce que nous appellerons le postulat individualiste de la doctrine utilitaire. Le \ système de Bentham vaut ce que valent ces deux { postulats.

Les utilitaires, d'abord, ont été jies i^tionalistes : cela ne ressort-il pas avec évidence de l'histoire de leur

école et de Tétude de leur doctrine ? Mais, s'il en est ainsi, les expressions dont on se sert couramment pour les désigner, soit qu'on les appelle des sensualistes, soit qu'on les appelle des empiristes, les caractérisent en somme assez mal.

« Sensualistes », dit-on. En dépit des attagues dirigées par Bentham contre la morale de l'ascétisnae, aucun mot ne saurait donner une idée plus fausse de Ja doctrine. Les utilitaires sont beaucoup moins préoccupés d'affranchir Tinstinct, d'établir le droit de tous à toutes les jouissances, que de définir les conditions, souvent pénibles, que la nature met à la satisfaction des besoins, et, pour reprendre une expression malthusienne, les € restrictions morales » qui en sont les conf séquences logiques. Vers la fin de sa carrière, Bentham ; modifia sa terminologie", et, au lieu de dire « principe de l'utilité » avec Hume et Helvétius, proposa de dire dorénavant : « principe du plus grand bonheur » ; lady \ HoUand lui aurait objecté l'impropriété de la première expression, qui semble « mettre un veto sur le plaisir ». 1 Mais précisément la question est de savoir si le mot <1' « utilité » n'exprime pas mieux que le mot de c plaisir », le vrai caractère d'une doctrine morale quiiâjl£û(i3- Itammenl du plaisir lobjet d'un calcul, d'un échange, d'un travail. Ainsi est faite la vie humaine que l'homme ) doit toujours échanger un plaisir contre un plaisir, I sacrifier un plaisir ou s'imposer une peine, en vue d'ob- • tenir un plaisir : c'est la loi du traïaiJ, fondamentale •dans la philosophie économique des utilitaires tout

entière. « La peine^seule, lisons-nous dans la « Religion Naturelle », le besoin ou l'inquiétude, qui est une espèce de peine, sont les dispositions permanentes de la nature. La façon de satisfaire les besoins est encore une découverte de l'industrie humaine ; l'état qu'on appelle plaisir est une formation secondaire, quelque chose de surajoutë^Xlâ satisfaction de nos besoins par une nouvelle conquête de notre art, et l'on n'en peut jouir que lorsque cette satisfaction est parfaite pour le présent, aussi bien que prompte et certaine pour Tavenir. Le besoin et la peine sont donc naturels, la satisfaction et le plaisir artificiels, et des produits de l'industrie des hommes.,» **. Il faut travailler et épargner pour vivre heureux. Encore faut-il savoir accepter les douleurs inévitables. « Il est triste, écrit Bentham, de penser que la somme de bonheur qu'il est au pouvoir d'un homme, même du plus puissant, de produire, est petite, comparée à la somme des maux qu'il peut créer par lui-même ou par autrui : non que, dans la race humaine, la proportion du malheur excède celle du bonheur : car, la somme du malheur étant limitée en grande partie par la volonté de celui qui souffre, il a presque toujours à sa disposition des moyens d'alléger ses maux » *^. Chez le radical utilitaire, il y a quelque chose du stoïcien. Bentham se définissait lui-même à lord Lansdowne, en 1790, comme « une sorte de philosophe bâtard, quelque chose d'intermédiaire entre l'épicurien et le cynique»; et Stuart Mill semble s'être souvenu de ces expressions de Bentham lorsqu'il

nous dit de son père qu'il participait du Stoïcien, de rÉpicurien et du Cynique, non pas au sens moderne, mais au sens antique, du mot : « C'est à peine s'il croyait au plaisir... Il n'était pas insensible aux plaisirs, mais il croyait que très peu de plaisirs valaient le prix auquel, dans l'état actuel de la société, il faut les acheter. Il fallait, selon lui, attribuer la plupart des déceptions dans la vie à une estimation exagérée des plaisirs » ". Sans remonter jusqu'aux sages de la Grèce, on pourrait même établir certaines analogies entre le tempérament moral des utilitaires et celui de tous les sectaires puritains que l'Angleterre moderne a produits, Bentham se compare aux « Saints » du Low Church, aux quakers. « J'aurais été, écrit- il quelque part, un méthodiste si je n'avais pas été ce que je suis, comme Alexandre, s'il n'avait pas été Alexandre, aurait voulu être Diogène » *'.

Bref, la morale, selon Bentham et ses disciples, est un art laborieux, et c'est un art qui se fonde, à les en croire, sur une science rationnelle. Sans doute, les utilitaires sont des « enipiristes » : mais c'est encore là une manière de les désigner qui risque d'égarer sur les trails fondamentaux de leur philosophie. Sans doute ils appartiennent à l'école de Locke, n'admettent pas l'existence de principes innés, et considèrent toute vérité comme empruntée à l'expérience ; mais ils n'en affirment pas moins la légitimité et la nécessité de la méthode déductive ou synthétique. La loi neirfQnienne de l'attraction universelle est un extrait de l'expé-

rience : mais, une fois la loi énoncée^ il est Intime e{. utile, pour la vérification même de la loi, de la p£endre comme point de départ, et d'en étendre sans cesse, synthétiquement, rapplication à des phénomènes nouveaux. De même les vérités premières de la géométrie ont beau apparaître aux utilitaires comme dérivées de Texpérience, la géométrie n'en procède pas moins déductivement, sans jamais recourir à des mesures empiriques : elle est une science rationnelle. Or, l'ambition des Benthamites est de constituertoutes les sciences sociales sur le modèle des sciences déductives. — En économie politique, Ricardo et James Mill comparent la certitude des propositions qu'ils avancent à la certitude des propositions d'Euclide**. Le principe de leurs démonstrations, c'est le principe de Téfflîsme universel: Bentham l'appelle un axiome, et l'assimile aux axiomes énoncés par Euclide *•. James Mill éconduit avec dédain les économistes qui ne veulent pas « sacrifier l'expérience à la spéculation » ; ce qui signifie, à l'en croire, « qu'une expérience étroite et partielle doit toujours être préférée à une expérience vaste et éclairée » ^®. Dans la querelle de Malthus avec Ricardo, c'est Malthus qui représente l'empirisme. — En politique, en jurisprudence, Bentham et James Mill procèdent encore déductivement. Ils se souviennent peut-être de Hobbes: de même, disait Hobbes, que l'homme, auteur des définitions géométriques, peut construire, en partant de ces définitions arbitraires, toute la géométrie, de même, auteur des lois qui

régissent la cité, il peut construire synthétiquement Tordre social tout entier, à la manière des géomètres. Les utilitaires font seulement la part de l'arbitraire humain moins grande que Hobbes n'avait fait, dans la constitution de la science politique : s'ils considèrent une politique déductive comme possible, c'est parce qu'ils considèrent les lois de la nature humaine comme simples et comme uniformes. L'homme, lisons-nous à la première page du premier numéro de la « Bévue de Westminster », est composé d'une quantité fixe et d'une quantité mouvante; mais « l'identité est toujours beaucoup plus grande que la diversité; les caractères essentiels de l'humanité sont plus forts que le climat, l'éducation, l'habitude, la société, le gouvernement et les événements; ils ne sont pas altérés par l'action de ces causes et de ses combinaisons, c'est eux qui en limitent continuellement les eflets » ^Ml y a sans doute un lien entre le rationalisme des utilitaires et leur radicalisme politique. Ils sont restés conservateurs tant gu'ils sont demeurés empiristes. Tel Ëdmund Burke, pour qui l'utilité signifie l'opportunité confusément aperçue; tel, jusqu'en i807, Bentham lui-même, qui n'a pas encore trouvé le moyen de soustraire la politique à l'empirisme. Aux approches de 1832, Bentham et ■ James Mill ont organisé le droit constitutionnel comme ' un ensemble de corollaires du principe du plus grand bonheur et du principe de l'égoïsme universel ; et c'est Macaulay, un whig, disciple de Bacon et de Locke, partisan du principe de l'utilité mais en même temps

de la méthode expérimentale, qui dénonce leur prélen^ tion de résoudre déductivement les problèmes politiques. « Lorsque les hommes, en traitant de choses qui ne peuvent pas être circonscrites par des définitions précises, adoptent ce mode de raisonnement, lorsqu'ils se mettent à parler de pouvoir, de bonheur, de misère, ( <?^ï^^p~ de peine, de plaisir, de motifs, d'objets de désir, comme ils parlent de lignes et de nombres, il n'y a pas de fin aux contradictions et aux absurdités dans lesquelles ils tombent»": ainsi s'oppose l'empirisme des whijgsjLU rationalisme des radicaux.

Or, ^cg^ràtîonalisme estril justifié ? Les utilitaires, à vrai dire, le postulent plus qu'ils ne le justifient. Pour qu'une science sociale soit possible, ils veulent que le bonheur soit considéré comme une somme de plaisirs, ou plus exactement , comme l'excès d'une somme de plaisirs sur une somme de peines, et qu'un calcul de ces plaisirs et de ces peines soit possible. Mais pourquoi est-il nécessaire qu'une science de l'homma social, fondée sur la comparaison quantitative des plaisirs et des peines, soit possible? Bentham nous prescrit de rejeter en morale les principes qu'il appelle € anarchiques », ceux en vertu desquels « il y a autant de marques différentes du juste et de Tinjuste qu'il y a d'individus», ceux en vertu desquels, c même pour un seul individu, la même chose qui est juste aujourd'hui peut, sans la moindre altération de sa nature, être injuste demain » ". Mais pourquoi le principe de l'utilité ne rentre-t-il pas, en dernière analyse, dans la classe

des principes c anarchiques »? En quoi la notion de bonheur, ou de plaisir., implique-t-elle nécessairement, selon l'expression de Bentham, des c dimensions >? Peut-on comparer le plaisir présent avec le plaisir passé, qui par définition n'existe plus, ou avec le plaisir futur, qui par définition n'existe pas encore ? Peut-on comparer le plaisir éprouvé par un individu avec le plaisir d'un autre individu ? Si les juristes utilitaires n'ont pas fondé le droit de propriété directement sur le besoin, si les économistes utilitaires n'ont pas fait de la valeur en usage l'objet de leurs spéculations, c'est qu'ils ont compris, les uns et les autres, le caractère incommensurable des plaisirs et des peines. Ricardo le reconnaît expressément : « un lot d'objets nécessaires et utiles n'admet pas de comparaison avec un autre lot ; la valeur en usage ne peut être mesurée par aucun signe connu ; elle est différemment estimée par des personnes différentes » ^*. Bentham lui-même constate la difficulté : « Il est inutile, écrit-il, de parler d'addition entre des quantités qui, après l'addition, resteront distinctes comme elles l'étaient auparavant. Le bonheur d'un homme ne sera jamais le bonheur d'un autre homme; le gain d'un homme n'est pas le gain d'un autre. Autant prétendre qu'en ajoutant vingt pommes à vingt poires, on obtiendra quarante unités de même nature; on aura toujours, en réalité, vingt objets d'une espèce et vingt objets d'une autre espèce». Et Bentham conclut : « Cette addibilité du bonheur des sujets différents a beau, lorsqu'on la considère

rigoureusement 9 apparaître comme fictive, elle est un \ postulat faute duquel tout raisonnement politique est rendu impossible: il n'est pas d'ailleurs plus fictif que celui de l'égalité du probable et du réel, sur lequel est établie toute la branche des mathématiques qu'on appelle la théorie des probabilités » ^^. Dans les deux cas, il y a fiction ; mais si la fiction réussit, mieux vaut la tenir pour une réalité, et, pour abréger, ne pas rappeler, chaque fois qu'on l'emploie, qu'elle est une fiction. Le postulat rationaliste de la doctrine utilitaire est, selon Bentham, justifié par ses conséquences, si véritablement il fonde un système de connaissances capable d'expliquer un très grand nombre de faits sociaux et d'aboutir à la constitution d'une politique scientifique.

Mais précisément on conteste que les utilitaires aient réussi à fonder la science sociale comme science rationnelle; on conteste que la fiction initiale de leur méthode ait réussi. Les attaques dirigées contre eux par les moralistes < sentimentaux », par tous ceux que scandalise l'application du poids et de la mesure aux phénomènes de la sensibilité morale, les utilitaires les ont prévues, les ont cherchées. Mais ils rencontrent des adversaires plus embarrassants chez les c positivistes », qui, dans leur prétendu rationalisme, dénoncent un sentimentalisme inconscient, et leur reprochent d'avoir, dans leur désir de découvrir des lois simples et des principes absolus, systématiquement fermé les yeux à la complexité du réel, et fini par nous offrir upe

image des phénomènes sociaux tellement simplifiée qu'elle en en est devenue difforme. Ceux-là deman* dent que la science sociale, si elle doit exister, abandonne la méthode déduclive pour la méthode statistique, critiquée par Adam Smith et ignorée par Ricardo, et qu'elle se constitue sur le type non des sciences abstraites, mais des sciences d'observation. Effectivement, la différence reste profonde entre les abstractions dont les philosophes utilitaires font usage et celles des mathématiciens. Étant donnée la définition du cercle, je suis immédiatement en mesure de tracer des cercles réels, avec une exactitude qui suffit à tous les besoins pratiques; et je puis également dire, avec une approximation suffisante, dans quelle mesure telle figure donnée s'écarte d'un cercle parfait. En est-il de même de la définition des peines et des délits, dans la philosophie du droit? Pouvons-nous mesurer la gravité d'un délit avec une exactitude que l'on puisse, à quelque degré, qualifier de géométrique, et d'établir une équivalence mathématique entre la gravité d'un délit et la gravité d'une peine? Pour le magistrat qui, assis dans son tribunal, se propose d'évaluer les délits et les peines, il n'existe à cet effet ni règle ni compas ni machine à compter. Ce que la doctrine de Bentham peut lui fournir, ce ne sont que des propositions très générales, propres à guider son intelligence native, lorsqu'il doit, dans un cas déterminé, avoir assez de tact pour évaluer la gravité d'un délit et deviner la gravité de la peine qu'il conviendra d'appliquer en conséquence. Ce

qui est vrai de la philosophie juridique des utilitaires n'est-il pas vrai aussi de leur philosophie économique? Admettons que leur économie politique soit exempte de contradictions internes : cela suffirait-il pour la rendre applicable au réel? Ricardo définit la rente foncière comme rente différentielle; mais quel usage ferons-nous de celte définition abstraite? Nous en servirons- nous pour déterminer, dans un cas particulier, quel fermage le fermier doit payer au propriétaire? Non, puisque nous ne pouvons évaluer la rente différentielle qu'en nous fondant sur l'observation de la rente foncière effectivement versée entre les mains du propriétaire par le fermier. Nous servirons-nous, inversement, de la rente foncière réelle pour évaluer le montant de la rente différentielle? Non, puisque la rente foncière n'est jamais exactement égale à la rente différentielle; et ni la théorie de Ricardo ni l'observation des faits ne nous disent dans quelle mesure elle s'en écarte. L'économie politique n'aurait donc que l'apparence d'une science exacte, et les nombres sur lesquels elle opère ne pourraient jamais être que des nombres arbitrairement choisis, hors de toute relation avec le réel.

Que valent ces objections? Pour répondre, il faut distinguer entre celles qui portent sur le rationalisme juridique des utilitaires et celles qui portent sur leur rationalisme économique.

Au point de vue juridique, les objections de l'empirisme n'atteignent en aucune manière la doctrine de Bentham. Jamais Bentham n'a prétendu qu'il fût pos-

sîble, ni quMl pût devenir possible, de mesurer le mal d'un délit comme on mesure la hauteur d'une montagne ou le poids d'un baril de vin. Nul n'a plus insisté sur la nécessité de laisser le juge libre d'apprécier, sans se soumettre à des r^les d'aucune sorte, soit la valeur des preuves, soit la gravité des crimes. Cependant, s'il faut en fm de compte se fier aux facultés de divination du juge, encore faut-il que le juge à qui l'on demande de deviner sache ce qu'on lui demande de deviner. Or, des définitions, et des définitions aussi rigoureuses que possible, sont nécessaires pour cela; il faut montrer comment serait mesurée, par exemple, la gravité d'un délit, si par impossible on disposait d'instruments qui permissent de la mesurer objectivement. On peut adresser à Bentham d'autres critiques; on peut lui reprocher, par exemple, de n'avoir pas, dans sa théorie des peines, attaché à la reformation morale du criminel toute l'importance qu'elle méritait. Une chose reste certaine. Moins logicien, moins calculateur, moins infecté de la manie de quantifier le langage de la morale, il n'aurait pas fait' pénétrer aussi profondément dans l'opinion publique ces vérités, alors inusitées et choquantes, que « toute peine est un mal», et que « le bonheur du pire de tous les hommes fait partie intégrante de la somme de la félicité humaine au même degré que celui du meilleur des hommes » ^•.

Au point de vue économique, l'objection semble avoir plus de poids : à bien des égards, il faut reconnaître que l'économie politique de Ricardo a été, depuis un

GOIYCLUSION. 355

siècle, néftitéiB. Le rôle joué par Ricardo et par ses amis dans Torganisation de la science économique n'en reste pas moins immense. B' se peut que leurs théories aient été critiquées, puis réformées : déjà Ricardo doutait que sa théorie de la valeur fût de nature à entraîner le consentement de tous les esprits. Mais la nouvelle économie politique ne diffère pas, quant à lia méthode suivie, de l'économie politique des premiers utilitaires : elle part de définitions abstraites et procède ensuite par voie de complications et de synthèses successives, elife nie moins lia théorie de la valeur jadis proposée par Ricardo qu'elle ne la complète, lui faisant place, à titre de cas particulier, dans une théorie plus générale. Il' se peut d'ailleurs que les économistes soient plus sceptiques aujourd'hui qu'ils ne Tétaient au temps de James Mill et de MacGulloch, sur la possibilité d'appliquer immédiatement à une réalité extrêmement complexe les formes simples de l'économie politique abstraite; il se peut qu'ils aient été sages lorsqu'ils ont multiplié les travaux monographiques et lés recherches statistiques. Mais leurs travaux de détail' seraient-ils possibles si les économistes de la première période ne leur avaient fourni les cadres nécessaires, une langue scientifique, et l'idée même de ce que doit être une explication en économie politique? Par eux. et par eux seuls, le domaine de l'économie politique a été délimité. Par eux ont été définies les notions élémentaires de cette science. Dans la mesure où l'économie politique deviendra une science, elle se rapprochera de

la forme que lui avaient donnée ses fondateurs, contemporains et amis de Bentham.

C'est une autre objection qui reste décisive contre le rationalisme social des utilitaires orthodoxes, et cette objection se tire de leur double manière d'entendre Tidentification des intérêts. Cette identification s'opère- t-elle en vertu des artifices conscients du législateur ? C'est ce qui résulte de leurs théories juridiques. S'opère-t-elle spontanément, par l'action des lois de la nature? C'est à quoi reviennent leurs théories économiques. Or, en dépit de toutes les tentatives de conciliation, la contradiction des deux principes est trop profonde pour que chacun ne tende pas à empiéter sur l'autre dans le système. Le premier principe résume la conception moderne de la science, active et permettant à l'homme, dans la mesure où il connaît la nature, d'agir méthodiquement sur elle afin de la transformer selon ses désirs. Le second principe résume la conception antique de la science, contemplative et s'assignant pour rôle unique de découvrir la simplicité harmonieuse des lois auxquelles la nature obéit lorsque l'homme ne les dérange pas. Selon le premier principe, la science prévoit le mal afin d'y pourvoir ; selon le second, elle nie le mal et se dispense ainsi d'y pourvoir. Ce n'est pas à l'État, nous disent les utilitaires, qu'il appartient d'assurer à chacun sa juste part du produit du travail social : car le mécanisme de la concurrence y pourvoit spontanément. Ce n'est pas à l'État, nous disent- ils encore, de régler les échanges de telle sorte que sur aucun point

il n'y ait surproduction : car la science économique démontre que les phénomènes de surproduction sont mathématiquement impossibles. Ce quiétisme optimiste n'est cependant pas la conclusion naturelle de toutes les théories économiques des utilitaires, et toutes les lois simples qu'ils énoncent ne sont pas des lois d'harmonie. La loi de la rente différentielle est une loi simple : or elle favorise les uns aux dépens des autres, et aggrave selon une progression constante les inégalités qu'elle crée. La loi des variations des profits et des salaires est une loi simple : or c'est en vertu de cette loi que les économistes démontrent la nécessité et la perpétuité de la misère. Mais, du moment où les lois de la nature cessent d'être des lois d'harmonie, pourquoi la science humaine n'interviendrait-elle pas pour en corriger les effets funestes ? Si l'État confisquait tout le revenu foncier, non seulement il ne modifierait en rien le mécanisme de la production, mais encore il ferait bénéficier la collectivité tout entière d'un revenu qui est actuellement le privilège injuste d'une classe de propriétaires oisifs. De même, la loi des salaires n'est pas une « loi d'airain » ; et la coutume, suivant les temps et les lieux, fixe diversement le minimum de salaire dont se contente l'ouvrier : elle rend donc l'ouvrier, suivant les temps et les lieux, plus ou moins misérable ; est-il absurde de concevoir que l'État, directement ou indirectement, contribue à établir ou à fixer par la loi des coutumes qui relèvent les salaires ? A ces interventions de l'État il y a une limite assurément : cette

Jimite, c'est notre ignorance. Nous savons que les lois de la nature sont injustes, mais ces lois injustes, nous n'en connaissons pas le détail ; et, à vouloir les corriger sans les connaître, nous courons 'risque de rendre pire le mal que nous voulons guérir. L'illusion des économistes utilitaires a été de fonder l'abstention des gouvernements non pas sur un aveu de notre impuissance à corriger les imperfections de la nature, mais sur un acte de foi dans la bienfaisance des lois naturelles : ils ont travesti un scepticisme naturaliste, qui reste très légitime, en un optimisme rationaliste qui est certainement sophistique. Dans la mesure où la science économique n'est pas constituée, où nous ne sommes pas sûrs de connaître les vraies lois selon lesquelles les richesses sont produites et distribuées, le plus prudent peut-être est d'abandonner le progrès économique des nations aux tâtonnements de l'instinct, à la diversité des expériences individuelles ; mais, dans la mesure où une science rationnelle de l'économie politique est possible, l'intervention des gouvernements dans la production et l'échange des richesses apparaît comme une nécessité et, dans la mesure où la science économique fera des progrès réguliers, il semble naturel de croire que les interventions gouvernementales feront des progrès correspondants. Le principe de l'identification artificielle des intérêts tendra sans cesse à prendre plus d'importance par rapport au principe de l'identité naturelle des intérêts ; et c'est ainsi qu'un des principes de la doctrine utilitaire sert à réfuter l'autre.

Mais il ne sufiBt pas de définir Tutilitarisme de Bentham comme un rationalisme, comme une doctrine où le bonheur est tenu pour susceptible de mesure. La formule complète de la morale de Bentham ce n'est pas « le plus grand bonheur », c'est «le plus grand bonheur du plus grand nombre » ; en d'autres termes, pour épuiser le contenu logique du « principe de l'utilité » il faut adjoindre au « principe du plus grand bonheur» ce que Bentham appelle « le principe de numération du bonheur ». Et voici l'énoncé de ce nouveau principe: « en cas de collision et de -conflit, le bonheur de chaque partie étant égal, préférez le bonheur du plus grand nombre au bonheur du plus petit nombre » ^^. Dès lors le caractère du calcul des plaisirs et des peines se trouve modifié. Il n'est plus question d'additionner des états particuliers de plaisir et de peine, abstraction faite de la distinction des individus qui les éprouvent ; il s'agit d'additionner des bonheurs individuels considérés comme autant d'unités irréductibles. Bentham demande qu'on exclue des sciences sociales toutes les métaphores biologiques et que l'on évite, avec Texpression figurée d'un corps social (a bodypoliiic), toutes les idées « fausses et extravagantes » qui en dérivent. « Une analogie, inspirée par cette unique métaphore, a donné un fondement à de prétendus arçjuments, et la poésie a envahi le domaine de la raison » ^* : le principe ascétique, qui demande aux individus de se sacrifier à 1' « intérêt public » ou à r « intérêt de la collectivité», ne reposet^il pas, demande Bentham, sur cette confusion radi-

cale? t La collectivité est un corps fictif composé des personnes individuelles qui sont considérées comme en constituant, pour ainsi dire, les membres. Qu'est-ce donc que l'intérêt de la collectivité? La somme des intérêts des divers membres qui la composent»^'. Bref, un second postulat doit être ajouté au postulat rationaliste de la doctrine: on peut l'appeler le postulat individualiste.

Tous les penseurs qui se rattachent, vers le commencement du siècle, au mouvement utilitaire, sont sur ce point d'accord avec Bentham. Helvétius l'avait dit avant Bentham : « une nation n'est que l'assemblage des citoyens qui la composent » ^^ ; et de même Paley : « quoique nous parlions des collectivités comme d'êtres sentants, quoique nous leur assignions bonheur et misère, désirs, intérêts et passions, rien n'existe ou ne sent réellement que les individus. Le bonheur d'un peuple est fait du bonheur des personnes isolées » •*. Thomas Paine, qui est un demi-utilitaire, Gkxlwin, Malthus,MacCulloch s'expriment dans les mêmes termes. De ce principe ils tirent des conséquences diverses. Paley, du fait que le bonheur collectif consiste dans la somme des bonheurs individuels, conclut que, pour augmenter le bonheur collectif, il faut augmenter le nombre des individus capables de bonheur, et que le bonheur d'un peuple croîtra à peu près en raison directe du nombre des habitants : ce n'est pas ainsi, on le sait, que raisonne Malthus. Bentham conclut que l'État juridique doit veiller à l'identification du plus

grand nombre possible d'intérêts individuels ; Mac- Culloch conclut à l'identité naturelle des intérêts : « puisque la société n'est rien de plus qu'une collection d'individus , il est clair , nous dit-il , que chacun, en poursuivant avec constance son propre agrandissement, suit exactement la ligne de conduite la plus avantageuse au public » ®*. Mais l'idée qui résulte logiquement du principe individualiste, c'est l'égalitarisme ; et, bien que l'égalitarisme benthamique soit extrêmement modéré, on peut affirmer que tous les utilitaires, dans la mesure où ils sont des individualistes, tendent à l'égalitarisme. Observons la manière dont Bentham formule son « principe de numération du bonheur » : « en cas de conflit, nous dit-il, le bonheur de chaque partie étant égalj préférez le bonheur du plus grand nombre à celui du plus petit nombre ». Cette hypothèse, qui consiste à supposer d'abord égal le bonheur de chaque partie, est la base nécessaire à l'argumentation de Bentham. « Soit le nombre de la majorité 2.001, le nombre de la minorité 2.000; et soit dC abord la masse de bonheur divisée de telle sorte^ que chacun des 4.00 ^ en possède une portion égale. Prenez alors à chacun des 2.000 sa part du bonheur, et partagez-la d'une manière ou d'une autre entre les 2.001 ; au lieu d'une augmentation du bonheur, c'est une grande diminution que vous obtiendrez pour résultat. » Ainsi s'exprime Bentham ; ou bien encore : « Placez à l'origine vos 4.001 dans un état de parfaite égalité sous le rapport des moyens, ou des instruments de bonheur

et en particulier du pouvoir et des richesses ; chacun d'eux dans un état d'égale libertiy chacun possédant une égale portion (f argent ou d'objets précieux... Prenant alors vos 2.000 individus, réduisez-les en esclavage, et selon une règle quelconque, partagez-les, eux et ce qu'ils possèdent, entre vos 2.001 . L'opération terminée, quel est le nombre de ceux qui auront obtenu pour résultat une augmentation de bonheur? La question se résout d'elle-même » ^^ Entre le rationalisme des utilitaires et leur individualisme égalitaire, il semble que l'on puisse marquer la transition. Pour effectuer impartialement et avec toute l'objectivité nécessaire le calcol des plaisirs et des peines, il faut que le moraliste et le législateur ne fassent pas acception des personnes; en ce sens, pour le moraliste et le législateur, « un homme vaut juste autant qu'un autre homme ». Cette sentence n'implique pas encore l'égalitarisme : elle signifie seulement que le juge impartial devra se demander, à propos de tous les individus, s'ils sont dignes, ou capables, de la même quantité de bonheur, et, en résolvant le problème, ne céder à aucune espèce de prévention individuelle; mais elle n'implique pas encore que tous les individus soient effectivement dignes, ou capables, de la môme quantité de bonheur. Elle conduit cependant, par une pente insensible, à une conception égalitaire de la société : « en quoi, finit par demander Bentham, le bonheur et le malheur d'un membre quelconque de la collectivité — supérieur ou inférieur, riche ou pauvre — constitue-t-il une partie plus ou moins

CONCLUSION. 86a

grande du bonheur et du malheur universel, que celui de n'importe quel autre » ^* ? Mais, dans une philosophie qui propose pour (in à la morale la maximisation du bonheur, concevoir tous les individus comme capables d'une égale quantité de bonheur, cela ne revient-il pas, par un détour, à restaurer sous le nom du principe de l'utilité le principe de l'égalité des droits ? Si les utilitaires rejettent Tégalitarisme absolu, ce n'est point qu'ils considèrent la société comme naturellement hiérarchique, c'est parce qu'ils pensent que la quantité des subsistances actuellement disponibles n'est pas suffisante pour faire vivre dans une égale abondance tous les individus actuellement existants. En matière de droit constitutionnel, ils sont des égalitaires radicaux, et .finissent. par rejoindre les conclusions des démocrates spiritualistes de 4776.

L'individualisme des utilitaires, autant que leur rationalisme, a été contesté : on y a vu l'effet naturel d'une certaine conception de l'explication scientifique, qui fut très en faveur au xvin*" siècle et dans la première moitié du xix" siècle, mais qui paraît aujourd'hui en quelque sorte démodée. Pour qui acceptait l'atomisme comme hypothèse directrice et comme méthode de recherche, expliquer c'était décomposer en éléments simples, compter le nombre de parties irréductibles dont se compose le tout à expliquer; pour qui ne voit dans la nature que des mouvements continus, fonctions les uns des autres, expliquer c'est simplement formuler la loi constante qui régit les relations changeantes de ces

mouvements. Les psychologues du xviii« siècle raisonnaient comme les physiciens du même temps : selon Hartley et James Mill, les données immédiates delà conscience devaient être des états de conscience simples, atomes du monde psychique. Aujourd'hui, la véritable donnée immédiate, dont une nouvelle psychologie se propose la description, c'est l'écoulement continu de la conscience. La science sociale enfin procédait de la même façon. « Pour déterminer et connaître des quantités, écrit James Mill, quelque expédient est nécessaire. Il est nécessaire de concevoir une petite quantité, dont l'addition ou la soustraction en rende une autre un peu plus grande ou plus petite. C'est ce qui constitue l'instrument de détermination. Lorsqu'une chose, prise isolément, est suffisamment importante pour constituer cet instrument, on la choisit à cet effet. C'est ainsi que, pour déterminer et connaître différentes quantités d'hommes, un individu présente une importance suffisante. Des quantités d'hommes sont accrues ou diminuées par l'addition ou la soustraction des individus » ^. De sorte que l'individu apparaissait, dans la science sociale, comme l'unité de mesure, non pas conventionnelle, mais naturelle. L'individu devenait en quelque sorte l'atome de l'économiste et du moraliste utilitaires. Mais n'a-t-on pas appris à concevoir, depuis lors, la possibilité d'une science sociale, capable de fournir des résultats positifs, bien qu'elle se dispense de chercher des atomes sociaux, et se passe d'unité de mesure? Le philosophe utilitaire, parce qu'il est individualiste.

considère l'individu comme primitivement égoïste, et toutes les inclinations désintéressées comme autant de transformations de cet égoïsme primordial. La nouvelle méthode sociologique se distingue de l'ancienne méthode utilitaire en ce qu'elle accepte la sympathie, ou l'altruisme, comme une donnée irréductible de l'expérience, et considère comme primitif non l'individu, mais le fait social en tant que tel.

Les insuffisances de l'individualisme benthamique semblent effectivement justifier, à première vue, le crédit, au moins temporaire, obtenu par la nouvelle méthode. Le plus sûr moyen d'obtenir les services d'autrui, c'est, nous disait Bentham, de paraître désintéressé, et le plus sûr moyen de paraître désintéressé, c'est de l'être eflectivement. Mais cela revient-il à dire que nous apprenons, par égoïsme, à devenir désintéressés? N'est-ce pas bien plutôt avouer que la sympathie ne se laisse pas déduire de Tégoïsme, et que notre existence sociale implique en nous la présence non seulement de sentiments personnels, mais encore de sentiments désintéressés, irréductibles aux premiers et tout aussi fondamentaux? La logique de leur système commande à Bentham et à ses amis de considérer l'individu comme un être purement égoïste ; mais l'évidence des faits les contraint à reconnaître l'impossibilité de réduire le mobile de la sympathie à cet égoïsme soidisant primitif : de sorte que, dans la doctrine utilitaire, l'égoïsme de l'individu est à la fois explicitement affirmé et implicitement nié. Considérons-nous cette

36Ô CONCLU&IOW.

partie de la doctrine qui propose l'identification artifi»cielle et gouvernementale de^ intérêts? « La loi seule, déclare Bentham, a fait ce que les sentiments naturels n'auraient pas eu la force de faire. La loi seule peut créer une possession fixe et durable qui mérite le nom de propriété » ^*. N'existe-t-il pas cependant des- sentiments naturels, qui tout au moins préparent et dirigent l'intervention du législateur? « Si Ton pouvait, répond Bentham, supposer un peuplé nouveau, une génération d'enfants, le législateur ne trouvant pas d'attentes formées, qui puissent contrarier ses vues, pourrait les façonner à son gré, comme le statuaire dispose d'un bloc de marbre ». Mais tel n'est pas le cas. < L'homme n'est pas un être solitaire. A un petit nombre d'exceptions près, chaque homme a un cercle plus ou moins étendu de compagnons qui lui sont unis par les liens de la parenté ou du mariage... et qui partagent avec lui dans le fait la jouissance des biens qui lui appartiennent exclusivement dans lé droit » ^'. Cela ne revient-il pas à dire qu'il existe une institution de fài^ antérieure à toutes celles que la loi pourra créer, à savoir la famille, — et une propriété de faity antérieure à toute législation, à savoir la propriété familiale? — En est-il autrement si l'on considère cette partie de la doctrine utilitaire qui affirme l'identité naturelle des intérêts ? Toutes les démonstrations de l'économie politique, telles que l'entendent Ricardo et ses disciples, supposent des individus réfléchis, laborieux et égoïstes, qui poursuivent exclusivement la satisfaction de leurs

besoins matériels et Tacquisition de la plus grande quantité possible de richesses. Mais la théorie des échanges internationaux suppose chez l'individu, outre le mobile économique, l'amour du sol natal ; et la théo«> rie des salaires suppose que l'individu exige pour prix de son travail la quantité de subsistances nécessaire à l'entretien non pas de lui seul, mais de lui-même et de sa famille : de sorte qu'une fois de plus, les mobiles sociaux, et en particulier les sentiments de famille, reparaissent dans la* doctrine, à titre de données primitives. Mais la famille ne peut-elle pas être considérée comme le type, ou comme le germe de toute société? Du moment que la doctrine utilitaire fait une place aux sentiments de famille, ne va-t-elle pas détruire le postulat sur lequel elle repose? La volonté expresse d'un ou de plusieurs individus, par l'intermédiaire soit de la loi soit de l'échange, n'est plus nécessaire pour créer le lien social. L'individu apparaît plutôt maintenant comme un accident de la substance sociale, ou comme un produit de l'évolution sociale.

Nous n'avons pas atténué la gravité de ces objections. Il feut se garder cependant de l'illusion qu'elles peuvent créer, et ne pas se laisser aller à voir dans l'individualisme une excentricité philosophique, l'opinion singulière de quelques théoriciens. Dans l'Europe moderne tout entière, c'est un fait que les individus ont pris conscience de leur autonomie, et que chacun exige le respect de tous les autres^ considérés par lui comme ses semblables, ou ses égaux : la société apparaît, et

apparaît peut-être de plu3 en plus, comme issue de la volonté réfléchie des individus qui la composent. L'apparition même et le succès des doctrines individualistes suffiraient déjà à prouver que, dans la société occidentale, rindividualisme est le vrai. LMndividualisme est le caractère commun du droit romain et de la morale chrétienne. L'individualisme est ce qui fait la ressemblance entre les philosophies, si diverses d'ailleurs, de Rousseau, de Kant, de Bentham. Il est permis, aujourd'hui encore, de plaider la cause de l'individualisme, soit qu'on le considère comme une méthode pour l'explication scientifique des faits sociaux, soit qu'on le considère comme une doctrine pratique, capable d'orienter l'activité du réformateur.

Nous voulons constituer une science sociale, définie comme une science des représentations, des passions et des institutions collectives : mais comment pouvionsnous proposer une explication de ces phénomènes qui ne repose sur l'hypothèse individualiste? Nous bornerons-nous, en effet, à expliquer les faits sociaux en les rattachant à d'autres faits sociaux qui les ont simplement précédés dans le temps? à voir dans chaque institution la transformation d'une institution antérieure? La science sociale cesse alors d'être, au sens propre du mot, explicative pour redevenir purement narrative; elle cesse d'être science pour devenir histoire. Voulons-nous au contraire, que la science sociale soit véritablement explicative? Il faudra donc admettre de deux choses l'une. Ou bien la représentation collective,

dès sa première apparition, a été commune à plusieurs individus : il reste alors à expliquer comment, chez chacun de ces individus pris isolément, cette représentation s'est formée. Ou bien la représentation collective a d'abord été une représentation individuelle, avant de se propager à une pluralité d'individus, et de devenir collective : expliquer, en ce cas, la représentation collective, c'est dire comment d'individuelle elle est devenue sociale, et comment elle s'est communiquée d'individu à individu. D'ailleurs il n'est pas nécessaire, pour que ce procédé d'explication soit légitime, que la transmission s'opère par voie de convention expresse : Bentham lui-même a rejeté l'hypothèse d'un contrat originel. L'individu peut être contraint par la violence que lui fait subir un autre individu, ou subir par imitation sympathique l'influence d'un autre individu. Dans tous les cas, les radicaux philosophiques avaient raison lorsqu'ils voyaient dans l'individu le principe d'explication des sciences sociales. Ce qui est vrai au point de vue de la théorie est encore plus vrai, peut-être, au point de vue de la pratique ; ce qui est vrai de la science sociale est encore plus vrai de la législation sociale. De toutes les lois, on peut dire qu'elles sont, par essence, égalitaires et individualistes ; elles tendent, en tant que lois, à considérer tous les individus comme égaux et à égaliser les conditions de tous les individus. Même la loi qui constitue des distinctions de classes, et impose des obligations différentes au maître et à l'esclave, au noble et au ro-

turier, à rorthodoxe et à Thérétique, à rhomme et à la femme, procède par propositions ^nérales et considère, à Tintérieur de chaque classe ainsi constituée, tous les individus comme égaux. Si, d'ailleurs, les droits des individus diffèrent selon la condition l^le à la- (fuelle ils sont attachés, ne convieni>-il pas, pour que la loi soit respectée, que ces droits inégaux soient également protégés par la loi? La matière du droit peut différer selon la classe à laquelle appartient rindividu, mais il faut que la forme du droit soit la même pour tous les individus de toutes les classes ; le droit peut différer selon les classes, mais la légalité peut-elle différer sans que le droit lui-même cesse d'exister? Tout le progrès du droit semble avoir consisté dans le développement de ce principe égalitaire. D'abord la loi tend à n^liger ce fait que les individus sont inégaux : au lieu de le consacrer par la loi, elle se borne à insister sur ce fait que les individus ont un droit égal à la défense de leur personne et de leur jhx)priété. Les individus sont désormais envisagés comme ayant tous un droit égal à s'élever les uns au-dessus des autres. Le salarié, c'est un esclave qui a perpétuellement le droit de devenir un maître ; le pauvre, c'est un roturier qui a perpétuellement le droit de devenir un noble. Mais ce droit, égal chez tous, à changer de position économique et sociale, ne courl^il pas le danger de rester sans emploi dans le cas où les inégalités une fois créées tendraient naturellement à se fixer en castes héréditaires? Pour que l'égalité de droit soit encore

une égalité de fait, il apparaît alors que la loi doit iaiervenir poar garantir à tous la satisfaction de certains besoins considérés comme étant les besoins normaux de rhomme. Quels sont ces besoins? Ce n'est pas ici le lieu de les définir. 11 a suffi de mettre en évidence les tendances égalitaires de toute législation en tasit que telle, et le développement normal de ces ieiMknces. Les partis conservateurs savent que la loi est nîveleuse, et c'est pourquoi ils plaident, contre l'uniformité législative, la cause des traditions et des coutumes. Malgré leur résistance, le règne de la loi tend sans cesse à prendre le dessus sur le règne des coutumes ; ely par suite, l'individualisme triomphe dans la mesure où la loi tend à négliger les différences individuelles pour considérer tous les individus comme égaux^ ou comme ayant un égal besoin de bonheur.

Un égal besoin de bonheur, soit. Mais n'est -il pas encore impliqué, par l'hypothèse individualiste, qu'ils possèdent un égal besoin de liberté? qu'ils sont tous, au même degrés les auteurs responsables et conscients de leur bonheur? A cette question, la doctrine utilitaire ne donne qu'une réponse incertaine. Selon le principe de l'identité naturelle des intérêts, chaque individu, juge infaillible, ou moins faillible que tout autre, de son intérêt, peut le poursuivre librement et sans contrainte. Selon le principe de l'identification artificielle des intérêts, c'est sur la bienveillance et la compétence du législateur que Ton compte pour établir, par des limitations imposées aux libertés individuelles, l'harmonie des

intérêts. Mais cet utilitarisme autoritaire, s*il n*est pas contradictoire en soi, suppose, pour se réaliser, un accident, presque un miracle ; en effet, quelle garantie avons-nous que le souverain possède les aptitudes intellectuelles et morales nécessaires pour rendre tous les intérêts harmoniques ? D'où la solution adoptée depuis 1 807 par Bentham et ses amis. Ils attribuent la souveraineté au peuple tout entier ou tout au moins à la majorité. Certaines libertés seront sacrifiées; mais, d'une part, ce seront toujours les libertés d'une minorité ; et d'autre part, la majorité maîtresse du pouvoir et éclairée par l'enseignement des économistes utilitaires, connaîtra les limites que l'intervention de l'État, dans l'intérêt universel, ne doit pas dépasser. Seulement les démocraties modernes n'ont pas respecté, en fait, les bornes que les utilitaires avaient fixées à l'intervention de l'État; elles ont essayé souvent, du principe de l'identification artificielle des intérêts, une application que Bentham et Ricardo condamnaient à l'avance. Le socialisme contemporain s'oppose certainement à l'individualisme tel que l'avait défini les économistes utilitaires. A cette difficulté, nous n'apercevons qu'une solution. Nous pensons que l'opposition apparaîtrait peut-être comme moins radicale, si, approfondissant la notion de liberté, nous considérions les interventions de l'État comme nécessaires non seulement pour rendre les individus plus heureux, mais encore pour les rendre plus libres.

Reprenons les formules mêmes dont Bentham se sert

Si chaque individu est le meilleur juge de son intérêt et si tous les intérêts sont harmoniques, toute intervention gouvernementale est condamnée. Si chaque individu est le meilleur juge de son intérêt et si les intérêts sont contradictoires, il est nécessaire que le gouvernement exerce un contrôle sur les manifestations des volontés individuelles. Mais les Beïithamites n^admeltent pas sans réserve la vérité du principe selon lequel chaque individu est le meilleur juge de son intérêt, et c'est alors que le problème devient complexe.

La philosophie juridique, économique et politique des utilitaires suppose que tous les individus connaissent leur intérêt; s'il arrivait que sur un point, cette condition ne se trouvât pas réalisée et qu'une intervention de l'État parût nécessaire à sa réalisation, voilà une intervention dant la justification théorique ne souffrirait aucune difficulté. C'est à cette conclusion que la doctrine de Malthus aboutit. Puisque, d'une part, un instinct puissant pousse les hommes à multiplier et à consommer sans limite, sur une terre de dimension et de fertilité limitées, c'est à un système général d'éducation nationale qu'il appartient d'éclairer tous les individus, dès leur enfance, afin de les rendre plus réfléchis, plus prudents et plus économes. Sur ce point, tous les pays de l'Europe occidentale, plus ou moins promptement, plus ou moins radicalement, ont organisé, comme le voulaient les utilitaires, l'instruction obligatoire par l'État. Système communiste : car tous les individus paient à l'État selon leur facultés, afin que

374 eONCLUSION.

tous les enfants reçoivent Tinstruction élémentaire dont ils ont également besoin. Système émancipateur : car il s^agit de rendre tous les individus capables de sagesse et de prévision. Mais d'autres interventions de TÉtat, que les utilitaires avaient condamnées, ne pourraientelles se justifier en se fondant sur ce même principe que les utilitaires ont pose ? Il faut, dira-t-on maintenant, que rÉtat intervienne, non pour que la liberté des individus soit limitée, mais pour que les individus deviennent libres.

Alors une difficulté nouvelle surgit. Cet État libérateur, comment sera-t~il constitué? Qui s'érigera en juge des interventions gouvernementales qui sont nécessaires à Témancipation de l'individu? Assurément ce ne sera pas une aristocratie de naissance, dont les intérêts ne seraient pas identiques à ceux de la majorité; mais on n'aperçoit pas non plus pourquoi le pouvoir devrait être remis à la majorité, si vraiment les individus ne sont pas les meilleurs juges de leurs intérêts. Au fond, le problème ainsi posé est insoluble; tout ce que l'on peut faire, c'est de montrer commenjt il semble qu'il se résolve graduellement au cours de l'histoire. Si l'on admet que la société n'a pas été constituée par un contrat primitivement conclu entre des individus raisonnables et libres; que les individus appartiennent d'abord à une foule de petites sociétés, et que ces petites sociétés, ils les subissent avant de les avoir voulues ; que les individus, prenant conscience de leur impuissance à défendre leurs intérêts individuels contre

ces petites sociétés, familiales, religieuses et professionnelles, dans lesquelles ils ne veulent pas être absorbés, cherdient un appui propre à les soutenir dans leur lutte contre une influence tyrannique, n^est-il pas concevable alors que les individus constituent l*État comme une société en quelque mesure artificielle et supérieure aux petites sociétés naturelles, sur lesquelles elle exerce un contrôle ? L'État, ainsi défini, représente la société générale par oppositicwi aux sociétés particulièfTes, ou encore, si l'on veut, tous les individus par opposition à tous les groupes. Il ne faut pas dire que les hommes naissent libres et fondent l'État pour augmenter leur sécurité aux dépens de leur liberté, n faut dire que les hommes veulent être libres, et que, dans la mesure où ils veulent être libres, ils constituent l'État pour accroître simultanément leur sécurité et leur libwté.

La doctrine de Bentham et de ses disciples nous apparaît maintenant dans sa complexité réelle. C'est une morale du plaisir, à coup sûr, mais qui postule,pour se constituer, le rationalisme et l'individualisme, définis comme nous avons dit. Fondée sur ces bases, elle fait appel incessamment à deux principes distincts, qui se font en quelque sorte concurrence à l'intérieur du système : l'un en vertu duquel il faut que la science du législateur intervienne pour identifier des intérêts naturellement divergents ; l'autre en vertu duquel Tordre social se réalise spontanément, par l'harmoTiie des égoïsmes.

Dans quelle mesure les utilitaires sont-ils autorisés, par la logique de leur système, à faire appel soit à Tun soit à l'autre de ces deux principes, voilà la question : ce qu'il convient de reprocher aux philosophes utilitaires, ce n'est pas d'avoir été des rationalistes et des individualistes, mais bien de n'avoir pas tiré peut-être de leur rationalisme et de leur individualisme toutes les conséquences qu'ils comportent. Mais, vraie ou fausse, bienfaisante ou néfaste, l'action qu'ils ont eue sur leur siècle et sur leur pays paraît avoir été immense et, pour mener jusqu'en 1832 l'histoire du radicalisme philosophique, il faudrait déjà com-* mencer à raconter, après l'histoire de sa formation» l'histoire de l'influence qu'il exerce déjà depuis bien des années. Quelques mots à ce sujet ne seront pas inutiles pour conclure, quoique la question dépasse le cercle bien défini de notre étude, et que, d'ailleurs, une distinction s'impose tout d'abord. Il nous a été commode, pour étudier dans son ensemble la philosophie de l'utilité, d'aller la prendre chez le petit groupe d'individus qui ont consacré leur existence à la systématiser et à en propager la connaissance : mais, tout autour de cet utilitarisme en quelque sorte concentré, il y a, chez leurs contemporains anglais, un utilitarisme diffus, dont les radicaux philosophiques ont euxmêmes subi l'influence. Bentham et ses disciples sont, disions- nous tout à l'heure, des rationalistes et des individualistes ; mais n'ont-ils pas subi en cela la contagion des réformateurs sociaux du xviii* siècle, qui

tous, en France et en Angleterre, semblent avoir été, eux aussi, des rationalistes et des individualistes ? Nous avons essayé, en étudiant la formation de là doctrine de Bentbam, de n'omettre aucune des causes, et, si Ton voulait classer ces causes dans Tordre de leur importance respective, il faudrait sans doute distinguer d'abord le mouvement général de la pensée collective, qui, dans une période donnée, impose à la grande majorité des hommes une façon de penser commune, et les oblige tous soit à raisonner en partant des mêmes prémisses, soit à imaginer après coup des prémisses qui justifient leur accord sur certaines conclusions ; puis les circonstances géographiques et historiques qui détournent, ralentissent ou accélèrent la marche de la pensée humaine : la position insulaire de l'Angleterre, la révolution d'Amérique, la révolution de France, vingt années de guerre universelle, la découverte de charbonnages importants; enfin l'action d'un petit nombre d'individus, intelligents et énergiques, passionnément philanthropes, doués de l'esprit systématique et du goût de la domination intellectuelle. Or, dans le temps même où ces individus agissent sur l'esprit public et sur les institutions de leur siècle, les causes générales qui ont agi sur la formation de leur pensée continuent à agir autour d'eux sur l'esprit public et sur les institutions. Gomment distinguer les deux influences, si ce n'est d'une façon conjecturale et approximative?

Était-il besoin des Bentbamites pour qu'après 1815 l'Angleterre, jadis si fière du libéralisme de ses insti-

tutions judiciaires, s'aperçût que, par le fiiit de la révolution européenne, elle se trouvait maintenant en retard, à ce point de vue, sur les nations du continent, que sa procédure civile était scandaleusement coûteuse ^t son droit pénal scandaleusement sanguinaire. La contradiction trop manifeste entre les lois et les mœurs exigeait une réadaptation des lois aux mœurs. Roèert Peel n'est ni un Bentbamite, ni un radical, ni même un whig. Membre d*un cabinet tory, mais réformateur du parti auquel il appartient, c'est lui qui fait adopter par le Parlement quatre statuts supprimant, dans plus de cent cas spécifiés par la loi, la peine capitale. Les lois de Robert Peel sont des lois de « consolidation » ; et le procédé de « consolidation » . expressément condamné par Bentham, n'a que des rapports bien éloignés Avec son programme de < codification » ^'^. Cependant Robert Peel se trouve vers cette époque, à plusieurs reprises, en correspondance avec Bentham ; lorsqu'il a entrepris en 1823 la réforme du droit criminel anglais, c'est à Mackintosh, disciple de Bentham en ces matières, qu'il enlève la gloire d'exécuter cette grande réforme ^'^ ; et lorsqu'en 1833 une commission est nommée pour achever la revision des lois criminelles, le premier sur la liste des membres, c'est John Austin, le juriste utilitaire dWniversity College'^^. S'agit-il de modifier les lois qui régissent la propriété foncière? Bentham est consulté par les membres de la Commission que le Gouvernement désigne à cet effet en 1829'*. Après la réforme du droit pénal, Peel a entrepris la réforme

de Torganisation judiciaire ; ici rinfluence de Bentham est plus facile encore à déterminer. Le grand discours que prononce Henri Brougbam en février 4828 développe toutes les théories de Bentham sur la réforme du droit adjectif, depuis la suppression du spécial pleading jusqu'à l'institution de cours locales " ; et Bentham a beau s'irriter contre Brougham, trop versatile et souvent trop timoré à son gré, Brongham n'en est pas moins son disciple, son fils spirituel. Avec Brougham, c'est presque un « radical philosophique » qui parvient en 1832 à la Chancellerie. Il exprime probablement l'opinion générale lorsque, quelques années plus tard, dans la préface de son discours, il déclare « que le lâècle de la réforme judiciaire, c'est le siècle de Bentham'^ ». Ce ne sont pas les écrits des économistes qui oat émancipé les colonies d'outremer. Mais la révolution d'Amérique, une fois consommée, a trouvé sa justification dans l'ouvrage d'Adam Smith, et l'émancipation des colonies espagnoles, ouvrant au commerce anglais toute l'Amérique méridionale, s'est trouvée, après coup, apporter en Angleterre un argument nouveau à l'appui des théories d'Adam Smith. Bentham est le disciple d'Adam Smith et se pose, jusqu'à la fin de sa vie, en adversaire du système colonial: ses objections économiques se sont, depuis qu'il est devenu radical, renforcées d'objections politiques contre un système qui livre les colons à la merci des fonctionnaires envoyés par la métropole''^. Voici pourtant que l'Angleterre conserve une partie de son empire colonial et fonde des colonies

nouvelles : Bentham et ses disciples vont-ils réclamer l'abandon de toutes les colonies? La colonisation est un fait historique devant lequel capitule leur logique, et d'ailleurs la logique de letir système est double : dans la mesure où leur philosophie préconise l'identification artificielle et despotique des intérêts, ne peuvent-ils pas être tentés de considérer l'empire colonial comme un vaste champ d'expériences philanthropiques et réformatrices "* ? Bentham a toujours rêvé de légiférer pour les Indes : maintenant que James Mill occupe à la Compagnie des Indes un poste imporportant, ne pourrait-il se faire que si3n rêve devint une réalité? € Je serai un jour, disait-il, le pouvoir législatif de l'Inde Britannique ; vingt ans après ma mort j'y régnerai en despote » '^. Vingt-huit années après sa mort, le code pénal indien entre en vigueur ; il a été rédigé sous l'influence des idées de Bentham, par des amis de James Mill '*^, de sorte que Bentham, impuissant à donner un code à l'Angleterre, se trouve effectivement devenir le législateur posthume de la plus vaste de ses possessions. — Un jeune aventurier, Edward Gibbon Wakefield, forme cependant un plan de colonisation systématique en Australie. Le gouvernement vendra des terres à haut prix, puis, avec le bénéfice obtenu, organisera l'immigration des travailleurs nécessaires pour les mettre en culture : ainsi sera fondée une colonie économiquement viable, en même temps que la métropole sera débarrassée d'un excès de population. Edward Gibbon Wakefield est le fils d'un ami intime de Francis

Place ; il va trouver Bentham qui rédige, à son intention, un projet pour la formation d'une société de colonisation par actions''. La société se fonde. Les plus zélés parmi les jeunes disciples de Bentham, Grote, Molesworth et Stuart Mill, en font partie : de sorte que les Benthamites se trouvent avoir été les fondateurs des colonies anglaises de l'Australasie '*. Roebuck proteste sans doute, au nom des principes, contre les entreprises coloniales de Wakefield. Bientôt cependant tous les disciples de Bentham sans exception, les émancipateurs et les organisateurs, vont trouver Toccasion de collaborer au rétablissement de la paix au Canada. Les canadiens français se révoltent, et Roebuck est leur avocat attitré à la Chambre des Communes. La révolte est écrasée ; et le ministère libéral envoie, pour gouverner la colonie, le chef du parti radical, lord Durham, accompagné de Wakefield et du Benthamite Charles Buller. Une constitution libérale et démocratique, la première en date des constitutions coloniales, résout, après quelques années de crise, toutes les difficultés '^. Il est paradoxal de constater le rôle immense joué par les Benthamites dans la fondation du nouvel empire colonial; il est naturel qu'ils aient contribué à faire de cet empire une fédération de nations autonomes.

En matière politique, il n'était pas besoin des théories utilitaires pour que chacun éprouvât, comme un scandale, la persistance d'un régime électoral suranné dans une Angleterre oii tout avait changé, la distribution de

la richesse entre les classes, comme aussi la distribution de la population entre les provinces. Non seulement Bentham n'a pas inventé le programme radiée, mais encore c'est sur ce point qu'il a été le plus lent à apercevoir la nécessité d'une réforme. Mais les radicaux philosophiques donnent à l'agitation radicale, tumultueuse et désordonnée, la solidité doctrinale qui lui manquait. Ils se considèrent comme les héritiers de la tradition des encyclopédistes français. Enthousiafimés par la révolution de juillet, ils pensent être les précurseurs d'une prochaine révolution d'Angleterre, analogue à la révolution de 1789^°. Bentham, dans la Parliameniary Candidates' Society ^\ prend une part active aux élections de 1832, et de nombreux utilitaires font partie du Parlement réformé : Molesworth, le futur éditeur de Hobbes, George Grote, Roebuck, sans parler de Charles Villiers et de Charles Buller»^ Déjà en 1830 Hobhouse avait obtenu, à titre facultatif, l'introduction du scrutin secret dans les élections des vestries; d'année en année George Grote demande, sans succès, à la Chambre desCommunes, que les élections parlementaires se fassent au scrutin secret*^. En 4836, la réforme de l'électorat parlementaire est complétée par la réforme, plus démocratique encore, de l'électorat municipal, et, sur cinq radicaux que comprend la Commission qui a préparé la réforme, trois sont des Benthamites, Bingham le collaborateur de la « Revue de Westminster », Charles Austin l'ami de Stuart Mill, enfin Joseph Parkes, secrétaire de la Commission, le démocrate de

Birmingham, l'ami et le correspondant de Bentham®*. Bientôt commence l'agitation chartiste, et la «Charte du Peuple » n'est pas autre chose que le programme politique de Cartwright et de Bentham : c'est Francis Place qui la rédige^^.

L'agitation pour la réforme électorale se complique, après 1832, d'une agitation pour la réforme administrative : du moment où les aristocrates perdent le monopole du pouvoir politique, il est naturel que les privilèges et les charges de l'administration locale leur soient retirés, pour être confiés désormais à des fonctionnaires nommés par les représentants élus de la municipalité et de la nation. U est donc nécessaire qu'il se développe, dans l'Angleterre démocratisée, un système de centralisation administrative : il n'est pas besoin, pour cela, de la propagande des Benthamites. Il reste néanmoins vrai que les disciples de Bentham sont les auxiliaires presque indispensables des partisans de la réforme. Le nouveau système administratif se heurte à bien des préjugés : on lui reproche d'être contraire aux traditions nationales, inconstitutionnel, inspiré par des modèles français®®. Grâce à Bentham, les réformateurs apparaissent comme n'étant pas les imitateurs serviles d'ua système étranger : disciples d'un philosophe anglais, ils sont en possession d'une doctrine qui leur permet de mettre en lunaière et de dénoncer avec éclat les « sophismes » intéressés du parti conservateur. Edwin Chadwick, dans les travaux de la commission préparatoire, et George Grote, dans les débats du

Parlement, sont les promoteurs zélés de la nouvelle a loi des pauvres», qui, pour prévenir le gaspillage des finances de l'État, groupe les paroisses en « unions » administratives, et soumet les corps élus par ces circonscriptions au contrôle permanent d'un bureau central, siégeant à Londres®'. Une administration de l'hygiène s'organise: Edwin Gbadwick et Southwood Smith sont les promoteurs de l'organisation nouvelle**. La police est réformée : Chadwick est un des réformateurs^^. En matière d'instruction publique, Roebuck prend au Parlement, comme représentant des idées de Bentham, la place de Brougham devenu trop modéré. Il propose la Prusse et la France en modèle à l'Angleterre, proteste contre les préjugés antigouvernementaux, qui deviennent absurdes dans la mesure où le gouvernement devient démocratique, et demande l'établissement d'un système universel et laïque d'instruction primaire et technique ^^ : la réforme de 1840 est le résultat, médiocre encore, auquel aboutissent les efforts de Roebuck et de ses alliés. Selon la juste observation d'un Benthamite, ceux qui ont cru, par la réforme électorale de 1832, affaiblir et non fortifier le gouvernement, feraient bien de méditer la parole de Hobbes : « Quiconque, jugeant le pouvoir souverain trop grand, veut le faire plus petit, doit nécessairement se soumettre à un pouvoir capable de le limiter, c'està-dire à un pouvoir plus grand » ^*.

Les radicaux utilitaires seront-ils cependant favorables, sans exception, à toutes les extensions que peut

recevoir le système administratif? L'opinion réclame des lois qui protègent, contre la tyrannie des patrons, le travail des femmes, des enfants et même des adultes. Les Benthamites collaborent encore à celte réforme: car on rencontre les Benthamites partout. South wood Smith et Edwin Chadwick font partie, en 1833, de la Commission qui organise un bureau central d'inspecteurs des fabriques sur le modèle du bureau central des commissaires de la loi des pauvres. Cependant la doctrine exposée par Ricardo, James Mill et MacCuUoch, est nettement contraire à ces interventions gouvernementales : de telles mesures, en paralysant l'essor de l'industrie nationale, feront, à les en croire, plus de mal que de bien aux ouvriers dont on se propose d'améliorer la condition. Ainsi les progrès du socialisme dégoûtent les radicaux de la réforme administrative. D'autre part, les Chartistes, bien que leur programme soit politique, sont en majorité des socialistes, qui comptent sur le suffrage universel pour assurer l'avènement d'une république sociale et supprimer les prilèges dont jouissent les capitalistes. Le socialisme des chartistes dégoûte du radicalisme politique les philosophes utilitaires. A partir de 1840, toute leur activité se concentre sur la partie économique de leur programme réformateur. Et sans doute, il a suffi des crises industrielles qui périodiquement tourmentent l'Angleterre à partir de 1815, pour démontrer à l'opinion publique l'urgence d'une modification du régime douanier : les utilitaires ne sont pour rien dans la

pétition des marchands de Londres présentée en 1821 par Barîng, et Ricardo lui-même était un économiste avant d'avoir connu James Mill et Bentham. Mais sans James Mill aurait-il écrit ses « Principes » ? Serait-il entré au Parlement? L'abolition des droits sur l'importation des céréales est, en 1846, le triomphe suprême des principes d'Adam Smith et de Ricardo ^* : or les disciples de Bentham et de James Mill ont puissamment contribué à organiser, depuis dix ans, l'agitation libre-échangiste. Ce sont les radicaux de Londres, Grote, Molesworth, Joseph Hume, Roebuck, qui fondent, en 1836, VAnti-Com-Law Association; c'est un radical philosophique, Charles Villiers, contemporain et ami de Stuart Mill, qui, à partir de 1838, présente tous les ans sa motion pour l'abrogation du Corn Law^^; et quand le mouvement se transporte de Londres, capitale politique de la nation, à Manchester, centre de l'Angleterre industrielle et commerçante, Bowring, le dernier des confidents de Bentham, est un des premiers organisateurs de la « Ligue » qui va rendre illustre le nom de Cobden ^*.

Alors se développe, en Angleterre, vingt années après la mort de Bentham, une forme nouvelle et simplifiée de la philosophie utilitaire. Disciples d*Adam Smith beaucoup plus que de Bentham, les utilitaires ne font plus maintenant aucune place, dans leur doctrine, au principe de l'identification artificielle des intérêts, à l'idée gouvernementale ou administrative; l'idée du libre-échange et de l'identification spontanée

des intérêts résume les conceptions sociales de ces nouveaux doctrinaires, hostiles à toute espèce de règlement et de loi : après la « philosophie de Westminster », comme on avait appelé la doctrine des radicaux parlementaires et des agitateurs de Charing-Cross, c'est la < philosophie de Manchester » qui triomphe. Pendant que Darwin étend à toute les espèces vivantes la loi de Malthus, Buckle ramène toute la philosophie de rhistoire aux principes de l'économie politique d'Adam Smith. Herbert Spencer, dans sa « Statique Sociale », assimile expressément les lois naturelles des économistes au droit naturel des juristes, et fonde sa philosophie sur la réfutation du Benthamisme, qui faisait émaner le droit de la loi positive et de la volonté des gouvernants*^. Il enveloppe dans une même réprobation le socialisme de lord Shaftesbury et le radicalisme d'Edwin Chadwick : l'un et l'autre réclament l'intervention de l'autorité gouvernementale dans les relations sociales, et c'est assez pour qu'ils soient l'un et l'autre condamnés **. Cependant Stuart Mill, épris de circonspection, préoccupé d'échapper aux accusations d'exclusivisme et de fanatisme, oppose à la démocratie autoritaire les objections du libéralisme, et à la philosophie de la concurrence les objections du socialisme. La contradiction qui existe entre les deux principes sur lesquels se fonde l'utilitarisme apparaît maintenant à tous les yeux : le radicalisme philosophique a épuisé son activité, dans l'histoire de la pensée et de la législation anglaises.

AVANT-PROPOS

1. Traité des Sophi$me$ Politiques^ p. 1 ; Cf. Bowring vol. II, p. 379.— Les mss. du Traité se trouvent dans les mss. Univ. Coll. no. 103, 104. — Sauf quelques fragments de 1804, 1806, 1808, ils ont tous été rédigés depuis le mois d'août 1809 jusqu'au mois de juin 1811.— V. Bowring, vol. X, pp. 519-521, le plan primitif de Touvrage, postérieurement modifié par Dumont, qui publia Touvrage sous forme d'un second volume faisant suite à la « Tactique des Assemblées législatives », Genève, 1816. — Bentham remet la main à ces manuscrits de 1818 à 1822 ^rnss. Univ. Coll. n» 105).

Page 1