LA LOI DE LA RENTE FONCIERE
La restriction serait cependant négligeable encore, et la théorie de la valeur tendrait a s'appliquer avec une exactitude croissante, si l'on pouvait démontrer qu'avec le temps la différence entre les coûts de production, pour chaque catégorie d'objets, tend vers zéro. Mais si c'était l'inverse qui se produisait, si, pour certaines catégories d'objets, les plus essentielles de toutes à la vie humaine, cette différence allait constamment en croissant, quel serait le retentissement de cette loi d'évolution sur l'intérêt général, sur le plus grand bonheur du plus grand nombre ? C'est une loi de ce genre qui fonde, nous allons le voir, toute la partie dynamique de l'économie politique de Ricardo. Donc il y a opposition diamétrale, chez Ricardo, entre les principes fondamentaux de la statique et de la dynamique économiques.
La population tend constamment à s'accroître. Mais, d'autre part, la terre, à laquelle la population humaine demande sa nourriture, est en quantité limitée, ou, plus exactement — car le moment n'est pas encore venu où l'espèce humaine encombrera toute la surface du sol— la terre présente des qualités diverses; et les terres qui présentent un degré déterminé de fertilité sont en quantité limitée. C'est parce que la terre n'est ni illimitée en quantité ni uniforme en qualité, et parce que, dans le progrès de la population, des terres de qualité inférieure viennent à être mises en culture, que la rente foncière apparaît sur les terres de qualité supérieure. Car, sans désavantager ses fermiers dans la concurrence qu'ils font aux
autres fermiers, le propriétaire du fonds de terre peut visiblement prélever, sous le nom de fermage ou de rente, « la différence entre les produits obtenus, dans des circonstances physiques différentes, par des quantités égaies de travail et de capital » ^'. Tandis que, pour les produits manufacturés, la propagation des procédés techniques nouveaux rend cette différence toujours plus petite, les < circonstances physiques » auxquelles se trouve assujetti le genre humain rendent cette différence toujours plus grande pour les denrées agricoles. 11 est donc vrai de dire, avec Adam Smith, que les revenus perçus par le propriétaire foncier en tant que tel s'élèveront avec le progrès naturel de la société et des richesses. Mais Adam Smith ne voyait pas la raison de ce phénomène, et c'est pourquoi il concluait à tort que les intérêts du propriétaire foncier sont identiques aux intérêts généraux de la société^®. En réalité les propriétaires fonciers, seuls dans la société tout entière, ont intérêt à la hausse du prix naturel du blé : car la hausse de la rente foncière est la conséquence inévitable de la difficulté de produire, sans laquelle le prix naturel ne pourrait pas subir de hausse. Non seulement donc la situation du propriétaire est améliorée avec l'accroissement de la population sur un sol rare et infécond, parce qu'il obtient une quantité accrue des produits de la terre ; elle l'est encore parce que la valeur en échange de cette quantité est accrue. Si la rente foncière s'élève de quatorze à vingt-huit quarters^ elle se trouve plus que doublée, parce que le propriétaire, en échange des vingt-