LE CONFLIT DES INTÉRÊTS
le renchérissement nécessaire des produits agricoles par rapport aux produits manufacturés, et Tenrichissement progressif des propriétaires fonciers au détriment du reste de la société.
Cest ainsi que les lois auxquelles obéissent, dans leur évolution, la rente, le profit et les salaires, produisent non pas Taccord mais le conflit des intérêts entre les trois classes du monde économique; et les formules abstraites de Ricardo ne sont que l'expression fidèle du spectacle que lui offre l'histoire de son temps. Le duel se trouve engagé, sous ses yeux, entre deux sociétés, l'une immobile, attachée, par ses intérêts et ses sentiments, au coin de terre sur lequel naissent et meurent les individus qui la composent ; l'autre, infiniment mobile, sans attaches locales, et toujours prête à transporter en un instant ses capitaux d'un emploi à un autre, d'une région de la terre à une autre. Au fond, dans l'économie politique de Ricardo, toute la différence entre le capital et la terre ne se réduit-elle pas à ce que celui-là est un auxiliaire mobile, celle-ci un auxiliaire immobile du travail ? Dès que le capital se fixe et s'immobilise dans la terre, on peut dire , au sens économique du mot, qu'il devient terre et que le profit, selon Ricardo lui-même, < apparaît sous forme de rente » **. Jusqu'en 1815, industriels et propriétaires fonciers ont vécu en paix. Ceux-ci, maîtres du Parlement, ont accordé à ceux-là la suppression de toutes les entraves que la législation du xvi* siècle imposait aux maîtres dans leurs rapports avec les ouvriers.
Ceux-là ont permis, sans inconvénients notables pour eux-mêmes, tant ils étaient les maîtres incontestés du marché commercial du monde entier, la prolongation du système de droits prohibitifs grâce auquel les grands propriétaires relèvent artificiellement le prix du blé et la rente de la terre. La rupture éclate en 1815. Avec la fin de la guerre, l'industrie renaît sur le continent ; l'Europe a moins besoin des produits de l'industrie anglaise ; l'industrie anglaise a moins besoin d'ouvriers; et les ouvriers, moins payés, ne peuvent plus tolérer e régime du pain cher. La question se pose de savoir si la fusion finira par s'opérer entre l'ancienne aristo^ cratie terrienne et la nouvelle aristocratie commerciale, industrielle et financière. En fait, la fusion aura lieu ; la nouvelle aristocratie d'argent acquerra en Angleterre le même prestige qu'elle avait acquis jadis à Venise et en Hollande ; et l'Angleterre deviendra une nation principalement industrielle et commerçante, sans cesser pour cela d'être une nation aristocratique. Mais en Angleterre, à la différence de ce qui s'était passé à Venise et en Hollande, l'aristocratie marchande trouve devant elle, en possession de tous les privilèges politiques, une aristocratie de propriétaires fonciers, dont les intérêts ne sont pas identiques aux siens. D'où une crise, qui prendra, par instants, une allure presque révolutionnaire. Alliance de la bourgeoisie et du peuple, des capitalistes et des travailleurs, contre l'aristocratie foncière, voilà la formule du mouvement qui aboutit à Ja Réforme politique de 4832, à la Réforme écono-