LE CONFLIT DES INTÉRÊTS
mique de 1846^^. La théorie de la distribution des richesses, telle que Ricardo l'expose, est l'expression de cette période critique dans l'histoire économique de l'Angleterre. En Angleterre, au début du siècle, la rente foncière s'est accrue, les salaires ont subi une hausse insuffisante pour compenser la hausse du prix du blé, les profits ont baissé. Peut-être y a-t-il des conflits d'intérêts entre les patrons et les ouvriers; mais, dans la misère commune des uns et des autres, ces conQits sont sans importance; le seul conflit d'intérêts véritablement grave, et constamment aggravé par le progrès naturel des choses, c'est celui qui existe entre les possesseurs du sol et tout le reste de la société. Ricardo le définit et le dénonce : comment prétendre, après cela, que son système se réduit à une sorte d'optimisme absolu ?
Cependant — et c'est ce qui justifie ses adversaires, Iors({u'ils lui reprochent son fatalisme — ïlicardo veut que l'État, autant que possible, s'abstienne d'intervenir dans les relations économiques : il reste fidèle, sur ce point, en dépit des divergences doctrinales, à la tradition de Quesnay et d'Adam Smith. Entre le principe de l'identité naturelle des intérêts, qui résume, chez Ricardo, la théorie de l'équilibre économique, et le principe dé la divergence naturelle des intérêts, qui résume sa théorie du progrès de la distribution des richesses, il n'apparaît pas qu'une conciliation logique soit possible. Ricardo se contente effectivement d'une
conciliation pratique, par les conséquences : de la loi de la rente dififérentielle comme de la loi de la valeur, il conclut à la liberté commerciale. Si vraiment le haut prix du blé est dû à des impôts trop lourds, dont les propriétaires fonciers cherchent à s'exonérer aux dépens du consommateur, il est légitime de frapper l'importation des blés d'un droit égal à l'impôt. Mais, si la hausse du prix suit la hausse de la rente foncière et la culture de terres moins fertiles, il convient, dans l'intérêt du plus grand nombre, d'abaisser la rente foncière en donnant aux blés étrangers l'autorisation d'entrer en franchise. Il est pourtant visible que le remède est temporaire : Ricardo sait que nécessairement, après un temps, des terres de moins en moins fertiles devront être exploitées, et que la rente du propriétaire foncier devra s'élever en conséquence. Il n'accepte pas le principe de l'identité naturelle des intérêts, et cependant il adhère, sans réserves, au principe de la liberté commerciate et industrielle ; est-ce à dire que les deux principes sont, jusqu'à un certain point, indépendants l'un de l'autre? Ricardo vient de définir « les lois par lesquelles les salaires sont réglés, et par lesquelles le bonheur de la partie de beaucoup la plus grande de chaque société est gouverné » ; et il ajoute, sans transition : c Comme tous les autres contrats, les salaires doivent être abandonnés à la concurrence libre et loyale du marché, et ne jamais subir le contrôle d'une intervention législative * ^^ Or ces lois des salaires, ce sont celles qui, selon la définition de Ricardo, perpétuent,
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en vertu d'une nécessité naturelle, la misère du travailleur et de sa famille. Quel est donc le lien logique entre les deux propositions que Ricardo jette ainsi l'une à la suite de l'autre? Pourquoi, sans en donner la raison, interdire au pouvoir législatif d'intervenir pour restituer au travailleur une portion plus équitablement mesurée du produit de son travail? Est-ce que la politique du laisser-faire et du laisser-passer vaut par elle-même, alors qu'on cesserait d'accepter le principe de l'identité des intérêts ? Implique- t-elle nécessairement l'optimisme , ou bien se laisse-t-elle concilier, peut-être, avec un pessimisme relatif?
Considérons le problème de l'impôt, dont la discussion remplit la seconde moitié des « Principes j». Ricardo conserve les quatre règles d'Adam Smith, et la première de ces règles présuppose le principe de l'identité naturelle des intérêts. En outre, il fonde toute sa théorie de l'impôt sur un principe unique, dont l'énoncé constitue comme une cinquième règle, à ajouter aux règles d'Adam Smith : l'impôt doit porter, autant que possible, sur le revenu, non sur le capital^. Or cette règle nouvelle implique encore, d'une certaine manière, le principe de l'identité des intérêts. S'il ne convient pas, selon Ricardo, d'imposer le capital, c'est parce que ce serait c entamer les fonds nécessaires à l'entretien du travail, et par là diminuer la production future du pays»; en d'autres termes, Ricardo, lorsqu'il formule ce principe fiscal, accepte implicitement la théorie optimiste de Say et de Mill, selon
laquelle, toute production constituant une demande, une surproduction générale est une impossibilité logique. Mais, d'autre part, la loi de la rente foncière, avec l'opposition radicale d'intérêts qu'elle établit entre le propriétaire foncier et le capitaliste, n'implique-t-elle pas que le revenu social peut être distribué de diverses façons, plus ou moins bienfaisantes, entre les diverses classes de la société économique, selon qu'il va constituer des profits pour les capitalistes, ou bien qu'il est accaparé, sous le nom de rente foncière, par la classe improductive des propriétaires fonciers? Dès lors ne se peut-il concevoir que l'État, en veillant à ce que les impôts frappent de préférence tels ou tels revenus déterminés, rétablisse artificiellement une répartition équitable delà richesse publique? Un impôt sur la rente foncière, par exemple, frapperait le seul propriétaire du fonds et ne saurait être rejeté par lui sur les consommateurs^^. Ce serait un impôt de classe, assurément ; mais, puisqu'il contribuerait à rétablir l'équilibre entre les intérêts d'une classe privilégiée par la nature et ceux des autres classes sociales, pourquoi cet impôt exclusif devrait-il, dans la logique de l'utilitarisme, être tenu pour injuste?
Ricardo hésite pourtant devant cette solution. Il répète la formule d'Adam Smith, suivant laquelle « il serait à coup sûr très injuste de frapper exclusivement le revenu d'une classe particulière de la société » ^^ ; pourtant la règle d'Adam Smith ne trouve pas à s'appliquer dans un cas où il n'y a pas harmonie naturelle des intérêts de toutes les classes. Aussi Ricardo
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oppose-t-il, à l'impôt sur la rente foncière, d'autres objections, plus sérieuses à ses yeux, et qui portent sur la question de savoir si l'impôt, juste dans son essence, se trouve en même temps praticable. Il est bien difGcile d'opérer la distinction nécessaire, dans le tribut que le fermier paie effectivement au propriétaire, entre la rente différentielle, telle que l'économie politique en donne la déGnition abstraite, et les profits du capital avancé par le propriétaire au locataire, qui se trouvent confondus avec la rente économique. Ricardo reconnaît bien que les propriétaires, en changeant la forme des contrais, sauraient trouver moyen de faire le partage entre les deux éléments. Il finit cependant par conclure que, si l'on ne parvenait pas à faire cette distinction nécessaire, l'impôt, dans la mesure où il frapperait d'autres éléments que la rente différentielle proprement dite, tomberait, après un court intervalle, non sur le propriétaire foncier, mais sur le consommateur : en conséquence, il condamne l'impôt '^ II fait encore observer que, dans bien des cas, la terre est achetée par un homme qui, à force de labeur, a été l'auteur de sa fortune; elle représente alors la récompense de ce travail^*; un impôt général sur la rente foncière pourrait-il faire exception pour celui-là? et ne serait-il pas à la fois plus utile et plus simple de faciliter la transmission de la propriété foncière, par la suppression des impôts qui actuellement la rendent impossible, ^ue de la rendre plus difficile encore en frappant la terre d'un impôt susceptible d'être accru sans mesure'*? En
dernière analyse, si Ricardo hésite à préconiser l'impôt sur le revenu du propriétaire foncier, c'est surtout en vertu de considérations d'ordre pratique : ce n'est pas que les intérêts soient naturellement identiques, c'est parce que l'État se trouve impuissant à rétablir artificiellement l'harmonie de ces intérêts naturellement discordants. Se place-t-on au point de vue dynamique? L'univers économique tend nécessairement selon l'expression employée par Torrens, dans un article très orthodoxe où il oppose les principes de Ricardo au communisme d'Owen, vers « un état stationnaire et mélancolique » ''^ ; le péril est toujours que l'État, en intervenant soit par des règlements soit par des impôts, précipite encore une évolution fatale. Se place-t-on même au point de vue statique? Ricardo admet qu'il peut se produire, dans les pays de grande industrie, des crises économiques, à la fois graves et prolongées. Mais il ne faut pas essayer de les prévenir ou de les abréger par des artifices gouvernementaux : c c'est là un mal auquel une nation riche doit se résigner; et il serait aussi déraisonnable de s'en plaindre qu'il le serait à un riche marchand de déplorer que son vaisseau soit exposé aux dangers de la mer, pendant que la chaumière de son voisin pauvre est à l'abri de tous les risques » '*. La théorie de la liberté économique, chez Ricardo, ressemble moins, par instants,à un acte de foi dans la nature qu'à un aveu de l'impuissance où se trouve l'homme à corriger les calamités qui l'assaillent. Plutôt qu'un optimisme, elle constitue un fatalisme. Il