‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 23 sur 239 · RICARDO AA] PARLEMENT · texte numérisé non relu

RICARDO AA] PARLEMENT

ne faut pas que le gouvernement essaie d'intervenir dans les relations économiques; car peut-être les remèdes expérimentés seraient-ils pires que les maux à guérir : est-ce là un optimisme simpliste, ou un pessimisme redoublé?

En 4819, Ricardo entre au Parlement; il y sera pendant les quatre dernières années de son existence, le représentant attitré de la science nouvelle '^ ; or, incontestablement, dans les discours qu'il prononce au Parlement, comme aussi dans la brochure qu'il publie en 1822 sur la question du protectionnisme agricole, le langage de l'optimisme domine. Sans doute il rappelle 'à ses auditeurs que, si le prix des denrées nécessaires à la vie tend à s'élever, c'est en raison de la hausse inévitable du coût de production, et non par la faute du gouvernement qui légifère. Sans doute il rappelle, en opposition aux théories de Robert Owen, que la vraie explication de la crise économique doit être cherchée dans l'insuflBsance du capital par rapport à la population, et que l'insuffisance du capital s'explique elle-même par la quantité limitée du sol disponible. Le législateur ne saurait donc apporter au mal que des palliatifs; il peut, notamment, éviter que des causes artificielles, barrière douanières, dette écrasante, viennent s'ajouter aux causes naturelles de l'exode des capitaux ; il peut encore restreindre, en enseignant la prudence aux classes laborieuses, une offre surabondante de travail. Mais Ricardo préfère insister sur l'identité fondamentale des intérêts économiques. A plus d'une-

reprise, il se défend d'être un capitaliste hostile, par intérêt de classe, aux intérêts des propriétaires fonciers : n'est-il pas lui-même propriétaire foncier? n'a-t-îl pas acheté une terre, afin d'obtenir le droit de siéger aux Communes? Ce qui ne l'empêche pas, financier, fils de financier, de continuer à voir les phénomènes économiques au point de vue du capitaliste '^. Il ne cherche pas à mettre en relief, dans ses discours parlementaires, la divergence des intérêts respectifs du propriétaire foncier, du capitaliste, du salarié". Il aime à faire voir dans le propriétaire un agriculteur, c'està-dire un capitaliste et un travailleur au même titre que l'industriel. La seule opposition d'intérêts sur laquelle il insiste, c'est celle qui existe entre les groupes de producteurs, ayant chacun intérêt à vendre leur produit respectif le plus cher possible, et la totalité des consommateurs, en d'autres termes tous les individus, qui ont, sans exception, intérêt à ce que tous les produits se vendent au plus bas prix '*. Or, il est absurde de vouloir protéger en même temps, par une série de lois de détail qui se contrediront presque infailliblement entre elles, les intérêts de tous les groupes de producteurs pris un à un ; pour assurer c le plus grand bonheur du plus grand nombre », c'est l'intérêt des consommateurs qu'il faut viser, l'intérêt de tous les individus, considérés en tant qu'individus, et non pas en tant que membres de telle ou telle caste économique : en ce sens on peut dire de la nouvelle école qu'elle est individualiste, parce qu'elle tend à considérer l'intérêt général

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comme consistant non dans une somme d'intérêts de groupes, souvent contradictoires entre eux, mais dans une somme d'intérêts individuels, qui se trouvent être tous identiques. Le remède à la crise sera de supprimer la dette, dût-on recourir à l'emploi des moyens les plus énergiques, et surtout d'abroger les œm4awSj qui favorisent indûment une catégorie spéciale de citoyens aux dépens de la collectivité tout entière ''. Môme les propriétaires fonciers y gagneraient de percevoir plus r^ulièrement leurs fermages, en raison de la fixité accrue du prix du blé*®. Ces deux maux se trouvant abolis, tous les prix deviendraient « naturels et jusles » ; et l'Angleterre atteindrait un point de prospérité et de bonheur que l'imagination humaine a peine à concevoir^*. Voilà le langage de l'optimisme.

Mais pourquoi Ricardo, orateur parlementaire, est-il plus favorable à la thèse de l'optimisme que Ricardo, écrivain théorique? C'est que Ricardo, au Parlement, cesse de penser par lui-même : il devient l'homme d'un parti pour lequel, et, dans une certaine mesure, par lequel il pense. Une fois de plus, nous voyons la pensée collective employer tyranniquement à ses fins la pensée de l'individu. Si Ricardo passe pour l'incarnation de l'optimisme économique, c'est que l'on confond, bien à tort, la notion pratique delà liberté commerciale avec la notion théorique de l'identité naturelle des intérêts. En réalité, l'impuissance des lois à réaliser le bien ne prouve pas la puissance du bien à se réaliser sponta* nément ; et, d'aulre part, si la morale utilitaire, que

Bentham et James Mill enseignèrent à Ricardo, prescrit de tendre à Tidentification de Tintérêt général et de rintérèt particulier, elle n'implique nullement que cette identité se réalise spontanément : c'est ici une question de £ait, indépendante du précepte fondamental. Ricardo lui-même, en tant que penseur autonome, si peut-être il incline, par instinct de simplification logique, à négliger l'importance des accidents et des crises, constate néanmoins la présence du mal dans la société économique, et démontre la tendance du mal à croître incessamment, en vertu d'une loi d'évolution nécessaire. Mais il se trouve, par un accident de l'histoire, devenir le représentant, le théoricien et l'orateur tout à la fois, d'une classe professionnellement optimiste : les grands industriels anglais, qui révent la conquête économique du monde. Ils ont besoin d'être affranchis de toute réglementation du travail ; ils ont besoin, dans les circonstances historiques où se trouve l'Angleterre aux environs de 1820, de voir tomber les barrières douanières ; ils ont besoin de croire que la surproduction est impossible, et que toute production crée immédiatement une demande correspondante ; ils s'emparent d'une doctrine qui semble justifler, contre les intérêts de classe de l'aristocratie foncière, leurs revendications, identiques sur certains points à celles de leurs ouvriers ; et le tempérament des hommes d'action donne je ton à la doctrine du penseur.

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