‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 25 sur 239 · OBJECTIONS DE TORRENS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS DE TORRENS

disciples, et cessent d*ètre ropinion d'un individu pour devenir la doctrine commune d'une école, la croyance d'une secte.

Les marchandises s'échangent, après des oscillations qui finissent par se compenser, proportionnellement aux quantités de travail qui ont été dépensées pour les produire : voilà la loi de la valeur que Ricardo a formulée, loi d'équilibre et de justice. Mais les < Principes » ont à peine paru que l'économiste Torrens, sur tant de points l'allié de Ricardo, propose des objections*. Le principe est vrai, peut-être, dans la société primitive, antérieure à l'accumulation des capitaux, pour laquelle Adam Smith l'avait déjà formulé; mais dans la société capitaliste, qui est la société actuelle, il ne suffit pas d'admettre, avec Ricardo, que le principe cesse d'être vrai dans tous les cas où des capitaux de durée inégale sont engagés dans la production, il faut ajouter encore que des capitaux d'égale durée peuvent mettre en activité des quantités de travail différentes, et cependant produire des valeurs égales. Voici deux capitalistes, qui avancent respectivement des capitaux de deux mille livres. Le premier capitaliste fabrique des tissus de laine, le second des tissus de soie. La valeur des deux produits devra être égale : faute de quoi, les capitaux abandonneraient l'industrie la moins rémunératrice pour se porter sur l'autre. Mais cela ne veut pas dire que les quantités de travail aient été égales : car les salaires peuvent être

doubles dans la manufacture de soie de ce qu'ils sont dans la manufacture de laine. Voici deux febricants qui possèdent, l'un et l'autre, un capital de deux mille livres. Le premier avance cinq cents livres en machines, cinq cents en matières brutes, mille livres en salaires. Le second avance aussi cinq cents livres en machines et cinq cents en matières brutes, mais il emploie la vapeur à faire fonctionner une partie de ses machines, et dès lors avance cinq cents livres en charbon, cinq cents seulement en salaires. Il se dépense deux fois plus de travail dans la première industrie que dans la seconde. La valeur sera cependant la même, parce que les capitaux sont les mêmes. On pourrait répondre à la première objection que l'existence de plusieurs qualités de travail a été reconnue par Ricardo, bien qu'il crût pouvoir faire reposer toutes ses démonstrations économiques sur le principe de l'égalité des salaires. On pourrait répondre à la seconde que, si mille livres sterling, au lieu d'être dépensées entièrement en salaires, le sont moitié en matières brutes, moitié en salaires, les matières brutes ont coûté du travail aussi, et que le prix d'achat de ces matières brutes est proportionnel à ce travail. C'est MacCulloch qui, dans la Revue même où a paru l'article de Torrens^, prend la défense de Ricardo : selon MacCulloch, ce n'est pas réfuter Ricardo que de mesurer la valeur du produit par la quantité de capital avancé, au lieu de le mesurer par la quantité de travail dépensé; car, dans la quantité de travail, Ricardo avait compris « le travail dépensé

TORRENS. MACCULLOCH. MALTHUS. 59

pour former le capital ». Qu'est-ce que le capital, demande MacCuUoch, reprenant une expression d'Adam Smith et de Ricardo*^, sinon « du travail accumulé» ? Quant à Ricardo, il ne semble pas s'inquiéter de l'objection de Torrens ; mais, avec la circonspection qui le caractérise, il insiste, en 1819, dans la seconde édition de ses « Principes », avec plus de force que dans la première, sur le cas particulier où, les capitaux employés étant d'inégale durée, les marchandises ne s'échangent pas proportionnellement à la quantité de travail qu'elles ont coûtée ^^

Malthus est un adversaire plus inattendu : Ricardo ne s'était-il pas assigné pour tâche de reviser l'économie politique d'Adam Smith en se fondant sur les principes nouveaux découverts par Malthus? Mais, depuis que les « Principes » ont paru, Malthus semble avoir adopté, en face de Ricardo, le rôle d'un contradicteur de parti pris. Il est, d'ailleurs, et il reste, son ami intime et son correspondant assidu. Dès le mois d'août 1817, après une seconde lecture des «Principes», il demande à Ricardo si sa théorie des échanges internationaux ne constitue pas une exception à sa théorie de la valeur ; et Ricardo en convient *^ La théorie de la mesure de la valeur qu'il va opposer, en 1820, dans ses « Principes d'Économie Politique » *^, à la théorie de Ricardo, ne devrait pas son origine, si nous en croyons sa propre déclaration, à une intention polémique ; il l'aurait déduite, à une date antérieure, de sa théorie de la rente différentielle ** ; et nous allons voir.

effectivement, que cette théorie est la conséquence logique des principes du malthusianisme. On se défend pourtant difficilement de l'impression que la lecture du premier chapitre du livre de Ricardo, si elle n'inspira pas à Malthus l'idée première de sa théorie, contribua, sans aucun doute, à fortifier sa conviction naissante.

Ricardo reproche à Adam Smith d'avoir mesuré la valeur d'une marchandise tantôt par la quantité de travail « consacrée à la production de l'objet », tantôt par la quantité de travail « que Tobjet une fois produit peut commander sur le marché ». Mais il faudrait, nous dit-il, pour que ces deux quantités fussent égales, que « la rémunération du travailleur fût toujours en proportion de ce qu'il a produit » *^ ; et tel n'est pas le cas dans une société industrielle et civilisée, où, sans parler de la rente foncière, le capitaliste prélève, sous le nom de profit, la différence entre ces deux quantités. On sait d'ailleurs — Ricardo lui-même le constate — que la quantité de travail productif ne mesure pas avec exactitude la valeur des produits, dans une société où le capital coopère avec le travail à la production des marchandises. Mais alors si, de l'aveu de Ricardo, les deux manières d'entendre l'expression c quantité de travail » ne peuvent pas être employées indifféremment, et si, de l'aveu de Ricardo, la première aboutit à une théorie inexacte, ne convient-il pas de recourir à la seconde, déjà proposée par Adam Smith, et de mesurer la valeur par la quantité de travail que le

Page 1