‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 30 sur 239 · THÉORIE DE JAMES MILL · texte numérisé non relu

THÉORIE DE JAMES MILL

contredire de considérer ensuite le salaire comme faisant partie du capital. Selon James Mil 1, l'idée de salaire est comprise, par déûnition, dans l'idée du travail, car, pour travailler, il faut avoir de quoi subsister pendant la durée du travail. Par suite, la valeur du produit représentera tout entière du travail, non pas seulement du travail passé, ou accumulé, mais, dans des proportions distinctes, du travail passé et du travail présent, du travail accumulé et du travail immédiat. James Mill pense avoir, de la sorte, rétabli dans son intégrité la théorie de Ricardo; que devient cependant la restriction apportée par Ricardo lui-même à sa propre théorie ? Gomment expliquer que deux marchandises, contenant une égale quantité de travail, accumulé et immédiat, puissent avoir des valeurs différentes? et qu'un homme, travaillant pendant deux ans, produise plus de valeur que deux hommes travaillant pendant un an ? On ne saurait, sans équivoque, parler le langage de James Mill et se contenter de dire que le salaire et le profit € représentent », l'un et l'autre, du travail. Si le salaire représente du travail, c'est en ce sens qu'il permet au capitaliste d'acheter du travail, c'est au sens d'Adam Smith et Malthus. Si le profit représente un travail, ce ne peut être que le travail qui, primitivement, a produit le capital ; ce travail primitif ne pourrait mesurer la valeur du capital que si les profits étaient proportionnels à celui-ci ; mais, dans la théorie de Ricardo, les profits varient hors de toute proportion avec la quantité de travail en question. James Mill a raison contre Torrens

lorsqu'il relève le cercle vicieux contenu dans sa théorie : comment mesurer la valeur des marchandises par le capital, qui est une marchandise encore? Mais on ne voit pas bien s'il considère sa théorie comme étant identique à la théorie de Ricardo, ou bien comme constituant sur celle-ci un progrès ; le fait est que, dans Tun et Tautre cas, il s'abuse. Ricardo avait compté sur James Mill « pour franchir les écueils de la théorie de la valeur » ^^ ; nous allons voir que le manuel .de James Mill n'a pas réussi à lui donner conQance dans une théorie dont il était le premier auteur.

En 1823, Malthus publie des réflexions sur c la mesure de la valeur », où il reprend, et essaie de confirmer par des arguments nouveaux, sa thèse de 1820; la discussion reprend par lettres, entre Malthus et Ricardo, aussi stérile qu'en 1821. Mais Ricardo se trouve placé, à présent, dans une situation plus diflScile: car MacGuUoch, après James Mill, vient de se constituer son défenseur, en des termes que Ricardo se voit obligé de désavouer.

Malthus, discutant, en 1820, la théorie qui mesure la valeur par la quantité de travail dépensé, avait objecté le cas de « cinquante chênes, estimés à vingt livres chacun », qui cependant c ne contiennent pas autant de travail qu'un mur de pierre qui coûte mille livres sterling ». — c M'avez-vous jamais, répond Ricardo, attribué l'opinion que cinquante chênes dussent coûter autant de travail que le mur de pierre? En vérité je n'ai pas besoin de ces propositions-là pour défendre

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mon système » ^*. Car il faudrait, d'abord, savoir soustraire du prix du chêne ce qui, dans ce prix, ne représente ni des profits ni des salaires, mais seulement la rente du sol ; et, d'autre part, Ricardo n'a jamais cru que la loi des profits établit une relation entre le taux des profits et la quantité de travail qui avait produit le capital initial. En 1821, Torrens, admettant que sa théorie, pas plus que la théorie de Ricardo, ne s'appliquait aux produits dont la quantité se trouve limitée d'une façon absolue par des causes naturelles, concluait: « tel vin particulier, produit de cent jours de travail, ou d'un capital égal au salaire de cent jours de travail, pourrait s'échanger contre le produit de mille jours de travail, ou d'un capital égal au salaire de mille jours de travail »^. En 1822, dans le journal môme de Torrens, Stuart Mill, faisant ses débuts d'écrivain, et prenant la défense de son père, se heurtait, de la part de Torrens, à la même objection décisive ^^ Ce sont cependant ces cas d'exception que MacCulloch, dans le « Supplément de l'Encyclopédie Britannique», prétend expressément réduire à la loi générale que Ricardo avait énoncée. Le capital employé à conserver un tonneau devin jusqu'au jour où il sera buvable est considéré par lui comme mettant en mouvement l'activité de la nature, les forces qu'elle développe dans le tonneau, au lieu de mettre en œuvre l'activité humaine. L'agent diffère, mais il y a toujours travail. Donc les profits peuvent être considérés comme « les salaires du travail accumulé », et toute la valeur se résoud en salaires ^^ Mais il est visible

que le mot « travail » est ici employé dans un sens inusité, et que MacCuIloch propose une théorie nouvelle des proQts, suivant laquelle ils représentent la fécondité de la nature, et non pas le travail humain, suivant la* quelle ils participent de la nature de la rente, et non plus, comme le veut MacCuUoch, de la nature du salaire. Ce qui n'est conforme ni aux intentions de MacCuIloch ni à la doctrine de Ricardo : tous deux sont d'accord pour éliminer du coût de la production l'élément qui constitue la rente différentielle, et Ricardo a toujours considéré le profit comme s'évaluant à tant pour cent et par an du capital, sans égard à la productivité variable des forces de la nature.

Au premier instant, Ricardo s'est réjoui de voir sa doctrine adoptée par une publication aussi importante que r « Encyclopédie Britannique » et a félicité Mac- CuIloch d'avoir loyalement formulé et victorieusement réfuté toutes les objections faites à ses idées ^^ Mais bientôt il commence à se demander si l'argumentation de MacCuIloch est véritablement si loyale : « je ne puis sortir de la difficulté du vin qui est gardé en cave pendant trois ou quatre ans, ou du chêne qui à l'origine n'a pas coûté peut-être deux shellings en travail, et finit cependant par valoir cent livres »^^. Il arrache à MacCuIloch, dans une conversation *®, l'aveu que la « quantité de travail » dont il parle n'est pas « la quantité de travail effectivement incorporée au produit », et par conséquent n'est pas la cause de la valeur du produit, mais seulement une mesure de cette valeur.

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conventionnellement choisie pour la commodité de la science: c une barrique de vin conservée pendant trois cLns ne contient pas plus de travail qu'une barrique de vin conservée pendant un jour, mais la valeur additionnelle, due au temps, doit s'estimer par les accumulations qu'une même somme de capital, activement employée à l'assistance du travail, produirait dans le même temps*. Mais MacCulloch n'avait-il vraiment voulu proposer qu'une mesure conventionnelle de la valeur? Et, si vraiment il ne cherchait que cela, pourquoi choisir cette mesure de la valeur, de préférence à toute autre ? Ricardo n'est pas persuadé. Les discussions stériles qui s'engagent, sur cette question, au c Club d'Économie Politique » **, en 1822 et en 1823, achèvent de le décourager. « Je peine à ma tâche, écrit-il à Mal- Ihus, et j'essaie de comprendre la plus difficile des questions de l'Économie Politique... Dans la mesure où j'ai pu fnéditer la suggestion de MacCulloch et de Mill, je n'en suis pas satisfait. Ils font de leur mieux pour défendre ma mesure, mais n'échappent pas à toutes les objections »*^ ; et, un mois à peine avant sa mort : c ce dont je me plains, c'est que vous prétendiez avoir fourni une mesure exacte de la valeur; ce que de mon côté je prétends, ce n'est pas que j'aie réussi là où vous avez échoué, c'est que nous avons échoué tous les deux... j'emploie contre vous les seules armes par lesquelles vous avouez que vous puissiez être vaincu, et qui peuvent également se tourner, je l'avoue, contre votre mesure et contre la mienne : je veux dire l'argument qui se tire de

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la non-existence d'une mesure de la valeur absolue*^ ».

Ricardo meurt : mais ses disciples sont encore là pour propager une théorie à laquelle lui-même a cessé d'ajouter foi. James Mill, dans la seconde édition de ses € Éléments * **, renchérit, en s'inspirant de MacGulloch, sur ses affirmations de 1821. Il se pose à lui-même l'objection de sens commun que nous avons vu Halthus poser à Ricardo, Ricardo poser à MacGulloch, et que Malthus vient de reprendre, dans un article de la c Revue d'Edimbourg » : l'objection du tronc de chêne et du vin vieux ; mais il se croit en état de prouver, % par l'analyse la plus rigide », que c les profits mesurent la quantité de travail ». Le producteur d'une machine qui, au lieu de la vendre, une fois fabriquée, à un prix qui mesurerait la quantité de travail dépensée, choisit de la vendre à crédit, se fait payer en annuités qui sont ;le profit de son capital ; peu importe si ces annuités remboursent au producteur ses avances en dix ou vingt années; elles sont fixées par la concurrence du marché; elles sont par conséquent, conclut James Mill, l'équivalent exact du capital. Mais de quelle concurrence est-il ici question ? De la concurrence des travailleurs qui produisent le capital, ou de ceux qui l'emploient? On oublie donc que les travailleurs sont des salariés, qu'ils ne possèdent pas le capital qu'ils créent ou qu'ils emploient, et ne sont pas intéressés dans la question de savoir à quel taux ce capital sera rémunéré. S'agit-il de la concurrence des capitalistes,

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