NÉO-MALTHUSIANISME
liser tout le progrès possible (et notre nature intelligente est susceptible de progresser à l'infini) dans des conditions physiques défavorables au progrès, voilà le problème.
Disciples de Malthus, James Mill et ses amis dépassent bientôt Malthus, pour se rapprocher, sur un point, <ie Condorcet. Lorsqu'en 1820, dans son article sur la Colonisation, James Mill, pour résoudre le problème du paupérisme, demande « que l'on répudie les superstitions de la nursery et que l'on aie constamment devant les yeux le principe de l'utilité » ®^, lorsqu'en 1821, dans ses « Éléments d'Économie Politique », il mentionne le cas «où un désir qui cherche à se satisfaire par des actes nuisibles, et ne peut être aisément tenu en échec par des récompenses et des peines, est amené à chercher sa satisfaction dans une direction ou moins nuisible ou înno- -cente », et compte, pour concilier l'institution du mariage avec la limitation du nombre des naissances, sur « le progrès de la législation, l'amélioration de l'éducation du peuple, et le déclin de la superstition » **, de pareilles expressions prêtent à peine à l'équivoque ; et Condorcet n'en avait pas dit beaucoup plus, dans une phrase qui scandalisait Malthus. Mais Francis Place, en 1822, dans ses « Illustrations et preuves du principe de population » ^y est plus explicite encore. Après avoir défendu la théorie de Malthus contre les objections récentes de Godwin, il croit devoir reprocher à Malthus une phraséologie d'aristocrate et de juriste. Selon Malthus, le riche a le droit de jouir de sa richesse sans travailler, le
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pauvre au contraire n'a pas le droit de vivre, quand il est sans travail. Selon Place, il est impossible d'expliquer au peuple qu'il n'a pas le c droit » de manger ; il faut lui enseigner qu'il peut avoir de quoi manger, à condition d'employer les vrais moyens^. « S'il comprenait clairement qu'il n'est pas déshonorant, pour des personnes mariées, de se prévaloir de ces mesures de précaution qui, sans nuire à la santé, ni compromettre la pudeur de la femme, préviendraient la conception, on disposerait de moyens suffisants pour empêcher un accroissement de population excessif par rapport aux moyens de subsistance » *'. Tôt ou tard, avec le progrès des lumières , ce remède sera approuvé par l'opinion ; mais déjà le moment est venu, pour ceux qui savent comment prévenir un excès funeste de population, d' « indiquer le moyen clairement, librement, ouvertement et sans crainte » ; et Francis Place conclut, en termes benthamiques , avec le mépris que tous les Benthamites affichent pour les sophismes de la morale vulgaire : « il est puéril de reculer devant l'idée de proposer^ ou d'expliquer un remède quelconque, si répugnant quô le remède puisse d'abord paraître ; notre seul souci doit être, en supprimant le mal, de n'en pas introduire un autre d'intensité plus grande »*^^. Le néo-malthusianisme vient de naître ; il est adopté, avec enthousiasme, par les jeunes gens du groupe, par Stuart Mill et ses amis. La doctrine de Malthus, qui avait été présentée à l'origine comme un argument contre la possibilité du progrès indéfini, « nous l'adoptâmes, écrit Stuart MiU,
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avec un zèle ardent, en un sens contraire, comme fournissant le seul moyen d'améliorer la condition humaine en assurant un travail abondant et des salaires élevés à toute la population laborieuse, grâce à la restriction volontairement apportée par elle à son accroissement numérique » ^® ; et c'est par l'intransigeance de leur malthusianisme, comme de leur anticléricalisme, que les Benthamites scandalisent surtout l'opinion ^^.
La distance reste grande, cependant, entre le néomalthusianisme de James Mill ou de Place, et l'optiiïiisme de Condorcet. Dans la limitation systématique apportée à la fécondité humaine, Condorcet voit surtout un résultat naturel du « progrès de l'esprit humain » ; les disciples de Malthus, un artiûce imaginé par l'intelligence pour lutter contre les conditions d'existence, naturellement toujours plus difficiles, de l'homme sur la terre. Condorcet croit apercevoir, dans l'histoire du genre humain, une tendance constante, favorisée par la nature, à l'égalité absolue des conditions. Les utilitaires insistent sur les difficultés insurmontables que les lois naturelles de l'économie politique opposent à l'égalitarisme absolu. Bentham a toujours vu dans l'égalité un but seulement secondaire de la législation ; l'introduction, dans la doctrine intégrale du parti, de la loi de Malthus ne peut que fortifier cette opinion première. A qui veut confondre les radicaux avec les niveleurs de l'école de Spence, Bentham répond que la doctrine utilitaire démontre précisément l'impossibilité d'un partage ^al des biens; n'est-ce pas cette impossibilité même
qui fonde, selon les utilitaires, la nécessité du gouverment politique? Il faut travailler pour vivre: « c'est là, sans doute, écrit James Mill, la cause première du gouvernement, car, si la nature avait produit spontanément tous les objets que nous désirons, en quantité suffisante pour subvenir aux besoins de tous, il n'aurait jamais existé de cause de dispute ou d'injustice parmi les hommes » ®^ Bentham pense de même : «Si la condition des êtres humains était telle que le bonheur d'aucun individu n'entrât en concurrence avec celui d'aucun autre, — si le bonheur de chacun d'entre eux, ou de Tun d'entre eux, pouvait recevoir un accroissement illimité, sans avoir pour effet d'entraîner une diminution correspondante dans le bonheur d'un autre, alors on pourrait employer l'expression du plus grcrncd bonheur de tous sans restriction ni explication. Mais ei^^ toute occasion le bonheur de chaque individu est suscep — tible d'entrer en concurrence avec le bonheur de tou^ les autres. Si, par exemple, dans une maison qui ren — ferme deux individus pendant l'espace d'un mois, il y ^ une offre de nourriture à peine suffisante pour durer aussi longtemps, ce n'est pas seulement le bonheur, mais l'existence de chacun, qui entre en concurrence et est incompatible avec l'existence des autres » ^^. La nature a institué — les économistes nous disent par l'opération de quelles lois — l'inégalité des conditions. On ne saurait détruire par la violence cette inégalité, que pour lui substituer ou bien une inégalité pire, ou bien l'universelle misère. Protéger contre la violence
RÉFUTATION DE l'ÉGALIT ARISME. 101
l'inégalité des fortunes, voilà, selon la déGnition que Bentham emprunte à Adam Smith, la raison d'être et l'essence des gouvernements.
L'égalité reste à coup sûr un bien, mais c'est seulement dans la mesure où la nature permet que ce bien soit réalisé : « le plan de distribution, appliqué à la matière de la richesse, qui est le plus favorable à l'universalité de la subsistance, et, par suite, en d'autres termes, à lamaximisation du bonheur, c'est celui où, la fortune du plus riche étant le plus grande, les degrés qui séparent la fortune du moins riche de celle du plus riche sont les plus nombreux, où, en d'autres termes, la gradation est le plus régulière et le plus insensible i>®^. Il faut tendre au développement de la classe moyenne : à cela se réduit l'égalilarisme de Bentham et de James Mill. Il serait absurde, nous dit James Mill, pour tirer du sol une quantité de nourriture toujours plus grande, d'employer à la tirer non seulement un nombre toujours plus grand d'individus, mais une proportion toujours plus grande de la population totale ; le résultat serait qu'enfin tous les hommes auraient de quoi manger, et que nul n'aurait autre chose. Plus de savants, plus d'inventeurs, plus de médecins ni de législateurs. La classe « pourvue de loisirs » dont la société a besoin pour assurer le progrès des connaissances utiles, c'est la classe moyenne, la plus utile de toutes et en même temps la plus heureuse, libre de la nécessité du travail manuel, sans être exposée aux vices et aux excès des grands riches^*. Déjà, en 1810, James Mill voyait dans
l'existence d'une classe moyenne la meilleure garantie des libertés publiques; un peu plus tard, c'est à l'éducation de la classe moyenne que les utilitaires destinaient leurs établissements pédagogiques; leur économie politique, enfin, est une économie politique bourgeoise. Plus démocrates '^ sans doute que Ricardo, riche financier, James Mill, petit journaliste devenu chef de bureau, Francis Place, petit ouvrier devenu maître tailleur, représentent d'une façon adéquate l'esprit de la doctrine. Ils sont travailleurs et prudents, ils savent au prix de combien de peines la nature leur a enfin donné l'aisance, ils voient avec inquiétude leur famille s'accrottre, pendant que, par une loi dont la nécessité leur paraît évidente, les revenus de leur capital, acquis par l'épargne, baissent constamment.
Mais ces doctrinaires de la prudence — James Mill ou Francis Place — s'ils ont les vertus étroites et rigides qui sont peut-être nécessaires pour fonder une orthodoxie et organiser une école, manquent évidemment de cette faculté d'illusion et d'optimisme, nécessaire pour conférer au système de Ricardo l'universelle popularité qu'il va cependant conquérir. Si Ton veut comprendre comment il l'a conquise, et conformément à quelles lois la logique d'un système se déforme en devenant la logique d'un parti populaire, et même l'opinion d'une époque tout entière, c'est chez le publiciste MacCulloch qu'il faut observer les déviations que subit la théorie de la distribution des richesses.
MACCULLOCH. SALAIRES. 103
MacCulloch emprunte à Ricardo la loi des salaires et la loi des profits; mais, ou bien il les modifie, ou bien il évite d'en comprendre la portée logique. Soit, par exemple, la loi des salaires. Le salaire naturel, ou nécessaire, de Ricardo n'est plus, pour lui, le centre autour duquel ont lieu les oscillations du prix du travail, mais la limite inférieure au-dessous de laquelle le prix courant ne peut descendre*^. Soit encore la loi des profits. Par opposition à Ricardo, MacCulloch veut que € les profits dépendent de leur proportion au capital par lequel ils sont produits, et non de leur proportion aux salaires »^^; d'où il croit pouvoir conclure que, la proportion des profits aux salaires restant fixe, les profits peuvent cependant, en même temps que les salaires, augmenter en quantité absolue : il y a donc moyen de relever les profits sans abaissement proportionnel des salaires, et voilà une désharmonie de moins dans le système des intérêts économiques. Or, ces modifications apportées à la loi des salaires et à la loi des profits impliquent une conception nouvelle de l'état final vers lequel tend le progrès économique. L'état « stationnaire » n'est plus défini par lui comme un état vers lequel le progrès économique est nécessairement orienté, mais comme un état purement possible, dont l'accumulation d'une quantité sufifisante de 'capital permet de retarder indéfiniment la venue. «Rester stationnaire, ou rétrograder, n'est pas naturel à la société. L'homme passe de la jeunesse à la virilité, puis décline et meurt; mais telle n'est pas la destinée des nations. Les arts, les
sciences et le capital d'une génération deviennent le patrimoine de la génération qui lui succède, et sont rendus, entre ses mains, plus efficaces et plus puissantes; de sorte qu'à moins d'être tenue en échec par le défaut de sécurité, ou par d autres causes adventices^ le principe de progrès opérerait toujours, et assurerait la marche constante des nations vers plus de richesse et plus de population » ^*. Le passage, presque copié dans Ricardo, constitue néanmoins une modification profonde, dans le sens optimiste, de la théorie du progrès ; et peut-être ces deux conceptions opposées du progrès économique, celle de Ricardo et celle de MacCulloch, reposent-elles sur deux psychologies différentes, sur deux manières opposées de concevoir le mobile économique fondamental. « L'ambition de monter, écrit MacCulloch, est le principe vital de la société. Au lieu de demeurer satisfaitsde la condition de leurs pères, legrand objetque les hommes ont poursuivi en tous temps a été de s'élever dans l'échelle de la richesse » ^^. Mais Ricardo et James Mill font une place importante, dans leur psychologie, à un mobile différent, qui consiste dans le désir, non d'améliorer, mais de conserver la situation économique acquise. Selon James Mill, l'homme, en tant qu'être intelligent, est capable de progrès indéfini-, il peut accumuler indéfiniment du capital intellectuel ; mais l'homme, envisagé comme producteur, n'est capable d'épargner et d'accumuler que dans une faible mesure. James Mill, nous l'avons vu, essaie de le prouver en partant des « lois connues de la nature humaine », et