LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
britannique, deviendront, par la faveur delà Providence, la source pure et abondante d'un bonheur humain continuellement accru » ^°^ Celte philosophie, cette politique, que lord Grenville considère comme nationales, c'est la philosophie, c'est la politique de la liberté industrielle et commerciale. Mais de deux choses l'une : ou bien la thèse de la liberté commerciale et industrielle dérive véritablement des principes de la nouvelle école d'économie politique, elle n'implique donc pas l'identité naturelle des intérêts ; ou bien elle implique cette identité spontanée de l'intérêt de chacun avec l'intérêt de tous, et alors la thèse du libéralisme économique ne dérive pas des principes sur lesquels Ricardo fonde son système. D'une façon générale, tous les économistes sont d'accord, vers 1825, sur les conséquences qu'ils tirent de leurs doctrines : fautil en induire, comme ils aiment à le faire, qu'au fond et en dépit de certains dissentiments superficiels, ils sont d'accord sur les principes eux-mêmes? et non pas, au contraire, que l'accord sur les conséquences les dispense de réflexion sur les principes? Les commerçants ont besoin que la thèse de l'identité des intérêts soit vraie, afin d'obtenir pour leurs produits le marché le plus étendu. Les industriels ont besoin de croire à la théorie du progrès indéfini, afin de pouvoir spéculer sur l'exploitation progressive de toutes les forces de la nature. Peu importe, dès lors, que certaines lois économiques apportent des restrictions graves à rharmonie des intérêts, ou fixent un terme au pro-
grès de la race humaine : les tbéoricieDS ne sont pas libres de retenir leur attention sur des considérations de cet ordre. Malgré eux, dans leur doctrine, l'optimisme tend à prévaloir sur le pessimisme. La révolution industrielle, comme trente ans plus tôt, en France, la révolution politique, réclame ses principes.
Nous sommes au moment où le Statut d'Apprentissage est abrogé, où les prohibitions d'importer ou d'exporter sont levées sur bien des points, où l'Acte de Navigation est aboli, et la liberté d'association accordée aux ouvriers. Ricardo au Parlement, de 1818 à 1823, Francis Place à Westminster comme organisateur, HacCuUoch à Edimbourg comme publiciste *^% prennent l'initiative du mouvement qui, pendant trente années encore, va se propager et s'étendre. Déjà cependant des tendances contraires apparaissent. Le Statut d'Apprentissage n'a pas encore été abrogé, que la nouvelle législation des fabriques commence à s'organiser, et la suppression des lois sur les coalitions ouvrières marque la première année de l'ère du socialisme moderne en Angleterre. Parmi les théoriciens du mouvement socialiste naissant, nous trouvons même des utilitaires, des disciples et des amis de Bentham. Ceux-là, s'ils veulent rester fidèles au principe de l'identité naturelle des intérêts, rejetteront, dans l'économie politique de Ricardo, les prétendues lois naturelles de la rente et du profit, qui contredisent ce principe. Mais rien ne les empêche, d'autre part, sans renoncer au principe de l'utilité, de réclamer que l'État intervienne pour corriger par son
LE ROLE DES ÉCONOMISTES. llf
intervention la désharmonie qui peut se rencontrer dans le système des relations économiques. Si Ricardo et ses disciples répugnent à l'idée de cette intervention^ peut-être est-ce moins par excès de confiance dans la nature que par excès de défiance dans le médecin : mieux vaudrait se résigner à des maux nécessaires que de les aggraver par des remèdes inappropriés. Ou même, si le libéralisme économique doit être considéré comme un optimisme, s'agit-il bien d'un optimisme rationnel, fondé sur la connaissance des lois de l'univers, et non plutôt de cet optimisme naturaliste et sceptique, dont Hume avait donné la formule ? Plus exactement encore,. chez Hume lui-même, nous avions distingué deux tendances : l'une rationaliste en quelque sorte, et qui visait à fonder les sciences morales — la science des phénomènes psychologiques et la science des phénomènes sociaux — sur l'application d'une méthode à la fois expérimentale et abstraite, analogue à la méthode newtonienne ; l'autre, naturaliste et sceptique, qui aboutissait à l'abdication des facultés de raisonnement devant le miracle incompréhensible de l'instinct. Or, dans l'économie politique orthodoxe, telle qu'elle se constitue entre 1815 et 1832, c'est, pour qui considère la réalité des doctrines, la tendance naturaliste qui prévaut. Si la science économique ressemblait aux autres sciences, elle devrait, du jour où elle serait constituée, permettre au l^slateur qui l'a étudiée de prévoir par elle les crises économiques et d'y pourvoir par son intervention raisonnée. Mais la science économique, chez Ricardo^
chez James Mill, chez MacCulloch, se reconnaît, jusqu'à un certain point, incapable de prévoir; elle compte sur le libre jeu des forces en présence, pour lui enseigner, d'instant en instant, quelle est la valeur naturelle des produits, le prix naturel du travail, le taux naturel du profit. Elle se reconnaît, en déûnitive, incapable de pourvoir, si ce n'est par une politique d'abstention systématique, aux crises qu'elle constate; elle compte, non sur la puissance du savoir, mais sur la vis mediccUrix naturœ. La philosophie du libre-échange, c'est au fond le naturalisme, ou l'empirisme. Mais, d'autre part, les nouveaux théoriciens ne consentiraient pas à être désignés par le vocable de naturalistes : ils se tiennent, au contraire, pour des rationalistes ; ils croient, ils veulent croire, qu'ils sont en mesure de démontrer la thèse de l'identité naturelle des intérêts, à la manière d'un théorème de géométrie**^. Les principes mêmes sur lesquels ils se fondent, et qu'ils ont empruntés à Malthus — le principe de population, la loi de la rente différentielle — les démentent. Il n'en est pas moins vrai qu'en fin de compte nature reste pour eux synonyme d'harmonie, de justice et de raison; qu'ils se conforment, presque sans le savoir, à certains principes philosophiques que ne justifie pas leur doctrine, tels que le principe de la simplicité des lois naturelles et le principe de l'ordre, et que de cette illusion, qu'ils partagent avec leur public, dérivent en grande partie leur prestige et leur influence.