‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 50 sur 239 · LE SYSTÈME NATUREL · texte numérisé non relu

LE SYSTÈME NATUREL

système d'absurdité, d'incohérence et d'injustice, sous toutes ses formes. Mais la simplicité, c'est moins ici la simplicité de la science rationnelle que la simplicité du sens commun : en fait, les penseurs du xvin^ siècle n'avaient-ils pas été souvent enclins à les confondre? Effectivement, dans son grand ouvrage sur les preuves judiciaires, Bentham ne se lasse pas d'opposer à la « loi commune », aux coutumes de la corporation judiciaire, ce qu'il appelle le « sens commun », le « sens commun et la probité commune », le « sens commun el l'honnêteté commune », le « sens commun non sophistiqué »*^.

On mesure ainsi la distance qui sépare l'utilitarisme de Bentham de ce qu'on peut appeler le libéralisme de Montesquieu. Les lois sont moins simples, selon Montesquieu, dans les États monarchiques que dans les États despotiques : t il ne faut donc pas être étonné de trouver dans les lois de ces États tant de règles, de restrictions, d'extensions, qui multiplient les cas particuliers, el semblent faire un art de la raison même ». Dans les formalités de ce que Bentham appellera système technique , il aperçoit autant de garanties de liberté. « Si vous examinez les formalités de la justice par rapport à la peine que trouve un citoyen à se faire rendre son bien, ou à obtenir satisfaction de quelque outrage, vous en trouverez sans doute trop. Si vous les regardez dans le rapport qu'elles ont avec la liberté et la sûreté des citoyens, vous en trouverez souvent trop peu ; et vous verrez que les peines, les dépenses, les

longueurs, les dangers mêmes de la justice, sont le prix -que chaque citoyen donne pour sa liberté » **. Et Blackstone, dans ses « Commentaires », insiste longuement sur la thèse de Montesquieu*^. Mais Bentham attache peu de prix à cette notion vague de la liberté, — fiction logique dont les hommes de loi se servent pour couvrir leurs abus, autant que les révolutionnaires pour excuser leurs violences. « Les formalités judiciaires, le rempart de la liberté? Quelles formes judiciaires? Quelle liberté? La liberté de qui ? Que veut dire le mot de liberté dans le dictionnaire de celui qui parle ? Quoi, si ce n'est la liberté pour les maîtres d'opprimer les sujets et pour les hommes de loi d'opprimer les parties?... Les formalités judiciaires sont le bouclier de la liberté, si, au lieu de liberté, il faut lire despotisme, oppression , déprédation , et corruption. » t L'écran derrière lequel se dissimule la corruption, ajoute Bentham, l'écran qui est fait du panégyrique des délais et des formalités judiciaires, je l'ai vu employer depuis cinquante-cinq ans : le nom de la manufacture y est visible. Manufacture, l'Esprit des Lois ; nom de la maison, Montesquieu et Q"" ; il n'a jamais été fabriqué d'article plus pratique et plus à la mode »*^ Montesquieu était un magistrat, instinctivement attaché, en cette qualité, aux coutumes traditionnelles de sa caste ; Bentham a, dès sa jeunesse, rompu, en quittant le barreau, avec la corporation judiciaire. Montesquieu vit sous un gouvernement despotique, et en tait la critique, les yeux tournés vers l'Angleterre,

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