‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 6 sur 239 · VALEUR ET TRAVAIL · texte numérisé non relu

VALEUR ET TRAVAIL

qu'il décide de les négliger ? En réalité, toute sa théorie est dominée par la préoccupation pratique de justifier la liberté des échanges commerciaux. La preuve, comme nous verrons, c'est que, si la théorie de la valeur, rigoureusement énoncée, se trouve compromettre, sur un point, le succès de l'argumentation libre-échangiste, Ricardo sacrifie aussitôt la théorie et les règles de simplification méthodiques qui lui avaient permis de l'établir.

D'abord, la loi qui proportionne la valeur du produit à la quantité du travail producteur ne justifie pas une conception purement optimiste de la société économique. Mieux vaudrait peut-être un monde où régnerait l'abondance, où tout plaisir ne s'achèterait pas au prix d'un travail. Ricardo le sait, et le rappelle à Malthus, qui s'indigne de la paresse des ouvriers irlandais. On rapporte la même chose, fait observer Ricardo, des nègres duMexique : « le sol fournit là- bas une grande abondance de bananes, de manioc, de pommes de terre etde blé, avec très peu de travail ; le peuple, n'ayant pas le goût du luxe et ayant la nourriture en abondance, a le privilège d'être oisif. » Mais faut-il l'en plaindre? « Le bonheur est la chose désirable, et nous ne pouvons être bien sûrs qu'à condition d'être également bien nourri, le luxe de la paresse ne puisse procurer autant de bonheur à un homme que le luxe d'un cottage confortable et de bons vêtements ^ » Mieux vaudrait, Ricardo le reconnaît aussi, un monde fait comme les villages communistes rêvés par Robert Owen, où le

producteur n'aurait jamais intérêt à restreindre la production, et à diminuer l'abondance, afin d'augmenter la valeur totale de la quantité produite *®. Mais, dans un monde économique ainsi constitué, l'homme pourrait bien posséder la richesse, il ne connaîtrait pas la valeur ; il posséderait peut-être le bonheur, il ne connaîtrait pas d'instrument pour mesurer ce bonheur. Pour que l'économie politique utilitaire soit, comme elle aspire, selon les principes posés par Bentham, à le devenir, une science rationnelle du bonheur, il faut qu'elle définisse la valeur non par l'utilité, mais par le travail. J.-B. Say **, suivi par Destutt de Tracy, voulait tirer immédiatement l'idée de valeur de l'idée d'utilité. Quelle que soit la variété qui se trouve dans les goûts et dans les besoins des hommes, il se fait entre eux, disait J.-B. Say, une estimation générale de l'utilité de chaque objet en particulier, estimation dont on peut se faire une idée au moyen de la quantité d'autres objets qu'ils consentent à donner en échange de celui-là : je peux juger, par exemple,si J.-B. Saj^a raison, que l'utilité d'un habit est trois fois plus grande que celle d'un chapeau, du moment où je trouve qu'on consent en général à donner trois chapeaux en échange d'un habit. Mais c'est confondre la valeur en usage, qu'on peut appeler simplement l'utilité, avec la valeur en échange, que l'on peut d'une façon absolue appeler la valeur. Pour qu'un produit ait une valeur sur le marché, il faut, mais il ne suffît pas qu'il ait une utilité : car, ainsi que le demande J.-B. Say lui-même, « comment

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mesurer l'utilité ? Ce qui paraît nécessaire à une personne semble fort superflu à une autre ^^ ». La seule mesure objective de Putilité qui se puisse concevoir, c'est la quantité de travail que chaque individu est disposé à fournir pour acquérir l'objet. C'est la concurrence non des consommateurs, mais des producteurs, qui donne le prix aux choses. Une société d'individus pour qui la difficulté de produire les objets de consommation croîtrait sans cesse, tendrait constamment à devenir moins riche, dans la mesure même où toutes choses prendraient pour elle une valeur croissante. Bref, l'utilité ne saurait devenir objet de science que dans les cas où elle s'achète au prix d'une peine. Ainsi l'économie politique de Ricardo est un optimisme : mais c'est un optimisme que le rationalisme de la doctrine limite, en même temps qu'il le fonde.

Cependant la loi qui proportionne la valeur à la quantité de travail producteur est-elle, prise en ellemême, vraie sans restrictions? Ricardo connaît les restrictions que la nature des phénomènes économiques commande d'admettre à l'opération de la loi. « La quantité de travail appliqué à la production d'un objet, écritil dans les «Principes », est, dans un grand nombre de circonstances, une mesure invariable indiquant d'une manière correcte les variations des autres choses ^^». Quelles sont ces circonstances? Dans quelles limites est-il vrai de dire que les objets s'échangent proportionnellement à la quantité de travail qui a été nécessaire pour les produire ? Cela revient à demander dans quelles limites

la réalité des phénomènes de l'échange vérifie l'oplimisme économique qui se déduit de la loi abstraite de l'échange.

Par des quantités égales de travail, Ricardo entend, premièrement, des travaux d'égale durée. Pourtant le travail n'est pas une quantité homogène, il comporte une diversité de qualités: la journée de travail du joaillier par exemple, a plus de valeur que la journée de travail du journalier. Dira-t-on — comme Adam Smith avait été tenté de le faire ** — que, dans l'évaluation de la quantité du travail, il faut faire entrer la considération de plusieurs éléments distincts : intensité du travail, habileté du travailleur? Mais ces éléments, à la différence de la durée, ne sont pas susceptibles d'une appréciation objective ; ils ne peuvent pas devenir, dans une science de la mesure de la valeur, la matière d'un calcul. Ricardo, pour sortir de la diffîcullé, emprunte à Adam Smith une autre observation, selon laquelle l'échelle des salaires, une fois fixée, ne subirait, dans le cours des siècles, que d'insignifiantes variations ; dès lors, peu importe l'estime relative où peuvent être tenues diverses espèces de travail : si une pièce de drap, après avoir valu deux pièces de toile, en vaut quatre, cela veut dire, soit qu'il faut plus de travail pour faire le drap, soit qu'il faut moins de travail pour faire la toile. Il y a, d'ailleurs, une différence à établir entre la thèse d'Adam Smith et celle que soutient Ricardo. Adam Smith pense que l'échelle des salaires reste sensiblement la même, à tous les degrés de la civilisation ; que, si elle subit des

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