‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 76 sur 239 · LE DROIT DES MAJORITÉS · texte numérisé non relu

LE DROIT DES MAJORITÉS

et c*est ainsi que les vingt-neuf s'accordent à détruire le trentième. » — Mais ne convient-il pas précisément, demandent les théoriciens du libéralisme constitutionnel, d'imaginer des procédés légaux pour ralentir l'action de la majorité, et refréner ses violences injustes? Bentham et ses disciples ne croient pas à l'efficacité des expédients constitutionnels que l'on peut imaginer : ils sont plus efficaces pour ralentir le progrès de la raison que pour contrarier l'élan de la passion. Tel est bien le sens de la seconde réponse de Place aux objections de Joseph Hume. La question est de savoir si l'intérêt vrai de la majorité lui commande de détruire ou de spolier la minorité : la morale et l'économie politique des utilitaires répondent que non. Mais « le principe de l'utilité ne peut être pleinement entendu et pratiqué que par des hommes éclairés >. La question est alors de savoir si les hommes sont véritablement éclairés, et si, lorsqu'on les laisse libres de former et d'exprimer toutes leurs opinions, ils ont plus de chances d'atteindre la vérité que de rester dans l'erreur, de connaître leur intérêt vrai que de poursuivre leur intérêt apparent. Or James Mill, avant Francis Place, l'avait expressément déclaré : c tout homme, possédant sa raison, a l'habitude de peser des preuves et d'être conduit et déterminé par leur prépondérance ; quand plusieurs.conclusions, avec les preuves qui les appuient, sont présentées avec un soin égal et une habileté égale, il y a certitude morale, quand même quelques-uns pourraient être égarés, que le plus grand

nombre jugera bien, et que les preuves les plus fortes, quelles qu'elles soient, produiront l'impression la plus forte ^*». C'est ainsi que les Benthamites justifient la souveraineté des majorités ; quant à Bentham, c'est à peine s'il discute le problème. S'il y voit un mal, c'est un mal nécessaire ; car la nature confère la souveraineté au plus fort. Mais est-il sûr qu*il ait jamais tenu la souveraineté des majorités pour un mal ? ne lui apparalt-elie pas, peut-être, comme la conséquence immédiatement nécessaire de la formule qui résume sa philosophie morale? Si chaque individu est véritablement le meilleur juge de son intérêt, tous les individus sont les meilleurs juges.de l'intérêt général, et les individus les plus nombreux sont les mieux placés pour connaître le plus grand bonheur du plus grand nombre ^^. ,

Bref, si l'on veut porter à son maximum l'aptitude morale des gouvernants, il faut d'abord, nous dit Bentham, donner le pouvoir souverain à ceux dont c'est l'intérêt que le bonheur général soit porté à son maximum : il faut que le peuple soit souverain. Il faut, ensuite, porter à son maximum, vis-à-vis des possesseurs du pouvoir souverain, la responsabilité de tous ceux à qui sera conféré l'exercice d'un pouvoir subordonné". Mais la responsabilité des gouvernants visà-vis des gouvernés peut elle-même revêtir deux formes : responsabilité morale, lorsqu'elle résulte de la sujétion effective au pouvoir de la sanction morale, telle que l'inflige le « tribunal de l'opinion publique » ;

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