‹ La formation du radicalisme philosophiqueChapitre 92 sur 239 · LA CLASSE MOYENNE · texte numérisé non relu

LA CLASSE MOYENNE

ne Taffaiblit. Ce que les utilitaires demandent, c'est la libre admission de tous sur le marché économique et sur ce qu'on peut appeler par analogie le marché poli* tique, c'est la liberté donnée à tous d'exercer l'influence, naturellement inégale, que confère à chacun sa richesse, son talent, sa réputation. Mais il ne faut pas aggraver artificiellement cette inégalité naturelle, par des monopoles ou des privil^es qui auront pour résultat de faire surgir un petit nombre de fortunes énormes au détriment des vrais intérêts sociaux : car la société est intéressée à la formation d'une classe moyenne nombreuse, plus économe que la classe riche et que la classe pauvre, et plus capable, en conséquence, de cette accumulation des capitaux qui définit le progrès éco* nomique^®. C'est parmi les membres de la classe moyenne que le peuple a pris l'habitude, dans la santé et la maladie, dans l'enfance et la vieillesse, de chercher ses conseillers, ses médecins, ses avocats "- C'est dans cette classe aussi, dont il subit la bien&isante influence intellectuelle, que le peuple ira chercher ses représentants, lorsqu'on aura donné à tous le droit de voter librement. En fait Bentham et James Mill vont encore plus loin. Bentham ne se borne pas à demander qu'on laisse s'exercer, sans la contrarier, l'influence des riches sur les pauvres : la c compétition pécuniaire > constitue bien une institution positive, faite pour assurer aux riches le monopole du pouvoir administratif. James Mill ne se borne pas à démontrer le caractère bienfaisant de l'influence sociale qu'exerce la classe moyenne : il

affirme que c la besogne gouvernementale est propre* ment la besogne des riches », à condition que les riches soient désignés par Télection populaire. U accepte pour lui-même la dénomination d'aristocrate : < nous croyons, déclare-t-il, qu'il est bon que le gouvernement soit placé aux mains des "Api(rrot, non pas seulement au sens où les Grecs employaient le mot» entendant par là les BéXTKTTot. Quels que soient les *'Apt<rrot et les BéXrtŒTot, nous désirons être gouvernés par eux, et, le droit de suffrage une fois établi sur le pied convenable, nous ne doutons pas que les riches gouverneraient » ^^.

Bref, une < démocratie pure représentative » ne tend pas nécessairement au nivellement des fortunes ; voilà la conviction profonde de Bentham et de ses disciples. Lorsque Joseph Hume et les radicaux bentha^ miques font campagne, en 1824, pour obtenir du Parlement la liberté des coalitions ouvrières, il ne leur vient pas à Tesprit que les associations de travailleurs puissent devenir des centres de propagande communiste : ils pensent au contraire que les ouvriers, libérés d'une tutelle humiliante, se convertiront tout d'un coup aux doctrines économiques de Malthus et de Ricardo. Lorsque les Benthamites dirigent et organisent l'agitation radicale, ils ne doutent pas davantage que, dans la démocratie égalitaire à laquelle ils tendent, les riches ne doivent rester les représentants naturels des pauvres : n'est-ce pas ainsi que les choses se passent à Westminster? Francis Place n'est-il pas un notable

JLA RÉFORME DES « VESTRIES ». 223

bourgeois, et Sir Francis Burdett un millionnaire? Hais ce n'est pas seulement la circonscription parlementaire de Westminster qui présente à Bentham comme une image de la future démocratie anglaise. La € paroisse » de Westminster offre encore, aux environs de 1815, dans le régime électoral incohérent de la vieille Angleterre, un cas intéressant de gouvernement direct du peuple par le peuple, pratiqué comme dans les cités antiques. Chaque paroisse élit alors, dans le vestry^ une sorte de conseil de fabrique chargé de l'administration des finances paroissiales et principalement de l'exécution des lois d'assistance publique. Tantôt le vestry^ qui reçoit alors le nom de êdect vestry, est une petite oligarchie de clocher, composée de tous les entrepreneurs de la localité, qui se recrute perpétuellement par voie de cooptation, sans contrôle des contribuables. Tantôt le vestry, appelé en ee cas open vestryj consiste dans l'assemblée générale des paroissiens qui, dans l'église elle-même, ratifie tous les trois mois les comptes de la paroisse : c'est le régime de la paroisse où habitent Bentham et Francis Place. Ce régime anarchique a ses inconvénients, et la corruption tend à le faire bien vite dégénérer en despotisme. Les radicaux, et particulièrement les radicaux philosophes de Westminster, se préoccupent de rendre le système des vestries uniforme et régulier, par l'introduction générale d'un régime démocratique et représentatif à la fois. € Si ceux qui ont le pouvoir, écrit Francis Place en 1830, avaient le savoir, ils feraient

passer tout de suite une loi donnant à chaque paroisse le droit et le pouvoir d'élire annuellement leurs vestries^ donnante chaque vestty le pouvoir d'initiative et de contrôle pour toutes les affaires paroissiales de tout ordre, et les obligeant à procéder par tout le pays d'une manière uniforme, à ciel ouvert (openly) et avec publication de leurs comptes vérifiés tous les mois »'^ Déjà en 1818 et en 4819 quelques progrès ont été accomplis en ce sens ^^ ; c'est à l'instigation de Place, mécontent seulement do le trouver trop indolent et trop peu exigeant, que Hobhouse, en 1831, obtient pour les paroisses la faculté d'administrer, conformément aux lois de 1818 et de 1819, non pas seulement les fonds d'assistance publique, mais toutes les finances locales ^^ Il ne s'agit pas uniquement, pour les Benthamites, d'obtenir la régularisation d'un système électoral incohérent et partout vicieux ; il s'agit surtout de retirer aux membres de l'aristocratie foncière le privilège qu'ils ont conservé d'administrer le gouvernement local de l'Angleterre, sans accepter le contrôle ni du pouvoir central ni des subordonnés, pour restituer la direction du pouvoir administratif à des fonctionnaires payés sous le contrôle de représentants élus. Edwin Chadwick^S fanatique d'uniformité et de centralisation administratives, mène campagne, dans la < Revue de Westminster » et la « Revue de Londres » *^, contre le système anglais du self-government aristocratique. La « Revue de Westminster » tourne en dérision** un panégyrique français de ce système. Elle dénonce les scandales financiers, l'achat

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