LES LOIS DE LA PENSÉE ET LES RÈGLES DE L'ACTION
Dans une note, datée du 29 juin 1827, et que son biographe Dowring nous a conservée, Benlham définit sous une forme abrégée les deux principes de sa doctrine : « Principe de r Association (Hartley). Le lien de connexion entre les idées et le langage, entre les idées et les idées. — Principe du plus grand bonheur (Priestley). Appliqué à toutes les branches de la morale en détail par Rentham ; une partie de la route anté* rieurement frayée par Helvétius » *. Le rapprochement opéré de la sorte entre les deux principes révèle quelles sont, à cette date, les préoccupations de Rentham et de ses amis. Ils ont senti que leur système social ne serait pas complet, tant qu'il ne se fonderait pas sur une psychologie et ne s'achèverait pas par une morale.
Les radicaux philosophiques veulent donner à la
science sociale le caractère d'une science rationnelle; ils considèrent que tous les phénomènes sociaux peuvent être ramenés à des lois, et toutes les lois du monde social expliquées à leur tour par les « lois de la nature humaine ». Mais les lois de la nature humaine sont elles-mêmes de deux sortes : lois physiques, dont l'économiste et le juriste empruntent la définition au physicien, au géologue, au biologiste, et lois psychologiques, dont l'existence même est encore en question. Car beaucoup de gens contestent jusqu'à la possibilité d'unepsychologie scientifique, constituée sur le type des sciences de la nature. Le procédé employé par James Mill pour démontrer qu'une psychologie scientifique est possible consiste à démontrer que déjà elle existe, ou a commencé d'exister. Selon lui^ Hartley en a été, au XTiii'' siècle, le fondateur. Puis les théories de Hartley ont été complétées par des découvertes nouvdles. Le rôle joué par Mill dans l'histoire de la psychologie non* velle est analogue, toutes proportions gardées, au rôle joué par Ricardo dans l'histoire de la nouvelle économie politique. Ricardo remet au point l'économie politique d'Adam Smith, en tenant compte des innovations de Malthus. James Mill, par son < Analyse des Phénomènes de l'esprit humain » *, parue en 1829, restaure la psychologie de Hartley, en y incorporant les théories d'Érasme Darwin, de Horne Tooke et de TlK>mas Brown.
La théorie générale de l'homme social une fois ache** vée dans son ensemble et fondée sur des principes, il
reste à Tutiliser, à la transformer en une pratique. On pourrait concevoir, d^abord, que les conseils du philosophe utilitaire s'adressent exclusivement au législateur, chargé de produire l'identité de tous les intérêts par des artifices fondés sur la connaissance exacte de la nature humaine. Mais Bentham ne pense pas que TÉtat juridique puisse jouer le rôle d'une Providence omnisciente et suffise à harmoniser tous les intérêts. Il faut encore le concours des volontés individuelles, devenues capables d'identifier leur intérêt avec l'intérêt général ; et comment en deviendraient-elles capables, si ce n'est par l'effet d'un art, qui est la morale ellemême? On pourrait concevoir encore que l'harmonie universelle des intérêts se réalise spontanément, sans injonction des moralistes, comme aussi sans intervention des législateurs : l'économie politique, telle qu'Adam Smith en définit les principes, autorise, en dernière analyse, cette conception anarchiste du monde social. Mais les Malthusiens ont constaté que l'harmonie des intérêts se produit à cette condition seule que les individus connaissent leur intérêt ; et ils pensent qu'un enseignement populaire, donné par l'État, est seul capable de leur enseigner à le connaître. Or, cet art d'être égoïste et de bien entendre son intérêt, puisqu'il est susceptible d'être méthodiquement enseigné, n'est-ce pas encore, en un certain sens, une morale ? La c Déontologie » de Bentham, 1' « Analyse des Phénomènes de l'Esprit humain », de James Mill, le « Fragment sur Mackîntosh » du même auteur, permettent de
définir la morale des utilitaires, et de déterminer quelles en sont les relations logiques avec leur économie politique, leur jurisprudence et leur politique.
LA CONNAISSANCE
Depuis les temps de Hartley jusqu'à la publication du livre de James Mill, il semble que le développement normal de la pensée anglaise ait subi comme un temps d'arrêt : un éditeur de Paley regrette en 1810 que personne ne fasse, en Angleterre, pour le principe de Tassocialion des idées, ce que Paley a fait pour le principe de l'utilité ^ A l'époque même où ce regret est exprimé, l'homme qui va opérer la fusion nécessaire des deux principes se trouve déjà engagé dans le groupe des utilitaires. Hais d'autres besognes l'occupent encore.
C'est sur le continent, en France, que l'on doit suivre, pour l'instant, les destinées de cette philosophie dont Bacon, Hobbes et Locke sont universellement considérés comme ayant été les fondateurs. Les premiers ouvrages de Bentham ont été rédigés et publiés en français, et
c'est en France, comme dans les autres pays de langue latine, qu'ils ont d'abord rendu son nom populaire. L'Angleterre, nous l'avons vu, n'a que peu ou point d'économistes, entre Adam Smith et Ricardo : c'est en France que l'école physiocratique prépare avec le plus d'activité l'organisation de l'économie politique classique. En Grande-Bretagne, une confusion s'est établie entre la psychologie de l'association et les conclusions sceptiques qu'en tire Hume ; et, à une époque où toute la vie intellectuelle de l'Ile semblait se concentrer en Ecosse, le scepticisme de Hume était éloquemment réfuté par les grands professeurs de Glasgow et d'Édimboui^. C'est en France que, depuis Condillac jusqu'à Destutt de Tracy, l'idéologie a continué la tradition de Locke et de Hume. James Mill a été l'élève, et, pendant de longues années, restera le disciple de Dugald Stewart : or, c'est un fait caractéristique que jamais il ne semble avoir tenu en haute estime les travaux de Hume*. Philosophe de tempérament essentiellement dogmatique, il tient pour condamné son pyrrhonisme ; et en ce qui concerne la critique de la notion de cause ou de substance, chaque fois que dans son livre il cherche à s'appuyer sur une autorité, ce n'est pas celle de Hume qu'il invoque, c'est celle de Thomas Brown ^, le médecin littérateur et philosophe qui à Édimboui^, et bientôt dans la chaire même de Dugald Stewart, opère une sorte de demi-restauration des idées discréditées de Hume ^ Mais Brown a subi l'influence des idéologues français tout autant, sinon plus plus que celle de Hume ;
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à Destutt de Tracy, à Laromiguière, il fait des emprunts si fréquents, qu'on a pu Taccuser de plagiat^; et toujours, dans ses leçons comme dans les leçons de Dugald Stewart son maître, la philosophie sensualiste est consi* dérée comme la doctrine caractéristique des penseurs français. « La distance, écrit Brown, qui sépare les deux pays, a beau être petite, la philosophie française, dans sa manière de concevoir les phénomènes mentaux, et la philosophie de la Grande-Bretagne, en particulier de l'Ecosse, diffèrent autant, depuis plus d'un demi-siècle, que peuvent différer entre elles les philosophies de deux siècles différents : elles diffèrent certainement beaucoup plus que, si on ne l'avait pas constaté, on n'aurait pu deviner. En France, tous les phénomènes de l'esprit ont été, durant cette période, considérés comme des sensations, ou des sensations transformées, c'est à-dire comme des sensations diversement simplifiées ou combinées... Sur ce point, toute l'école des métaphysiciens français est parvenue à un accord frappant » *. Les rares disciples anglais de Hartley, en particulier les Benthamites, sentent très bien cette étroite aflinité qui les rattache aux philosophes français contemporains. € Lorsqu'un Anglais et un Français sont d'accord sur un point, il y a de fortes présomptions pour qu'ils soient dans le vrai » : ainsi débute un article élogieux, consacré à la « Théorie des Peines et des Récompenses », qu'Edgeworth essaie en vain de faire passer, en 1814, au Quarterly Bemew '.
Autant les Benthamites connaissent et estiment les
penseurs français, autant ils ignorent la pensée allemande, ou bien ne la connaissent que pour la détester*. Entre les deux pays la séparation est profonde : et c*est par rintermédiaire du français Villers que Thomas Brown à Edimbourg', puis James Mill à Londres, découvrent la philosophie Kantienne sans la goûter ni la comprendre. La sympathie des utilitaires pour les idéologues français, leur antipathie pour les métaphysiciens allemands, ont exactement les mêmes causes. Bentham et James Mill sont des rationalistes en ce sens qu'ils conçoivent toutes les sciences sociales, et, nous allons le voir, la science de l'esprit qui les fonde, comme des sciences déductives analogues à la mécanique rationnelle et à la mécanique céleste. Mais c'est pour cela même que la philosophie allemande les scandalise, avec sa définition mystique de la raison, avec son mépris pour les procédés discursifs de l'entendement abstrait : ils diraient volontiers sans doute de l'Allemagne, avec Mackintosh, qu'elle est « métaphysiquement folle » ". C'est pour cela encore que la pensée allemande leur répugne, avec son indifférence pour la recherche des principes et des lois, son goût pour les recherches d'érudition, pour les sciences purement historiques. Ils sont, eux, des réformateurs; et s'ils interrogent les faits, c'est afin de leur emprunter des principes capables à leur tour de modifier les faits. Burke, vingt-cinq ans plus tôt, avait dénoncé la métaphysique des droits de l'homme**, et s'était fondé sur l'histoire pour défendre la cause de la monarchie traditionnelle. Or Burke
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a fait école en Allemagne ; et Bentham connaît juste assez les disciples allemands de Burke pour savoir qu'il doit à ses principes de les condamner. « Les Allemands, écrit-il, peuvent s'enquérir des choses telles qu'elles ont été ; il leur est interdit de s'enquérir des choses telles qu'elles doivent être » ; et, sous une forme plus épigrammatique : c Voulez-vous suivre la méthode de Savigny et de son école, substituez à Tarmée et à la marine d'un pays l'histoire des guerres qu'il a livrées ; au lieu de donner à votre cuisinier des ordres pour le dîner, donnez-lui les comptes complets de votre intendant, tels qu'ils ont été tenus pendant les dernières années » *^. Ainsi s'exprime la haine, parfaitement consciente, d'un réformateur, d'un raisonneur, contre une école dont les tendances sont toujours, à quelque degré, traditionalistes et mystiques : un encyclopédiste, un idéologue, n'auraient pas pensé autrement.
Du discrédit subi par les idées de Hume en Ecosse et en Angleterre, du succès obtenu par ces mêmes idées dans la France de la Révolution et de l'Empire, n'allons pas conclure, cependant, que l'associationisme de James Mill se soit formé exclusivement, ou même principalement, sous des influence^ françaises. Il lit et admire Helvetius, Condillac, Cabanis; mais il place Hartley très au-dessus de Condillac, Érasme Darwin très au-dessus de Cabanis*^; et l'on aurait bien de la peine à dire sur quels points déterminés sa psychologie est inspirée soit de Condillac, soit de Cabanis. N'allons pas croire, non plus, qu'il fut le premier en Angleterre à refaire
la découverte de Hume et de Hartley, après de longuefi années d*oubli. En fait, lorsque James Hill, après avoir suivi à l'Université d'Edimbourg les leçons de Dugald Stewart, quitta TÉcosse pour venir à Londres, il trouva la tradition de Hume, et surtout de Hartley, fidèlement entretenue par deux ou trois petits groupes de disciples ^^. Stuart Miil nous dit que, c de bonne heure dans la vie philosophique de James Mill » '^, l'œuvre de Hartley s'était fortement emparée de son esprit ; mais à quelle date Caut-il considérer que commence la € vie philosophique » de James MilI ? Est-ce au moment où, en 1807, il se lie avec Bentham, qui, sans faire des problèmes philosophiques l'objet spécial de son étude, se considère depuis longtemps comme un disciple de Hartley? Mais à Edimbourg, et dans les premières années de son séjour à Londres, James Mill témoigne déjà d'un goût très vif pour les questions de psychologie et de morale ; cependant à cette époque, il reste le disciple fidèle de Dugald Stewart. Quelle a donc été l'histoire de sa conversion, et par quelle série d'influences doit-on l'expliquer? A quel moment a-t-il connu les ouvrages des disciples de Hartley, et commencé à les apprécier? Voilà le problème qui nous intéresse. Analyser ces influences, ce sera la meilleure manière de déterminer quelles furent, dans la logique de la nouvelle doctrine, les idées fondamentales et les hypothèses directrices; ce sera dire en même temps tout ce que contient de nouveau, par rapport à Hume et à Hartley, le livre de James Mill. Car James