Mme de Staël, De la littérature, 2e partie, ch. vu
2. Les pensées de Joubert contiennent de fines observations sur le style. Joubert est un excellent écrivain. Sainte-Beuve lui a rendu hautement justice. — Le style et la langue sont des fleuves qui marchent. Les Goncourt, dans leur éloge de La Bruyère, ont très bien vu cela [Charles Demailly, 1er ch.). Voir aussi Le style par Ernest Hcllo, le Victoi Hugo de Paul de Saint Victor et la conclusion de J.-J. Weiss [I^s mœurs et le théâtre, p. 74) sur le changement définitif opéré dans la langue française par Victor Hugo. Nisard croyail naïvement que Lamartine passerait (Études de critique et d'histoire).
LA LECTUKE ET LE TALENT i^
qu'un but : classer des fiches, sur lesquelles il« inscrivent reports, remarques, extraits, textes, dates, etc. A ceux-là la valeur littéraire est indifférente.
Le vrai littérateur doit lire en artiste. Il faut pour cela, quitter les idées que donnent les Manuels. Le grand principe est celui-ci : II faut lire pour découvrir, admirer et s'assimiler le talent. Une seule chose doit nous préoccuper dans un livre : // s'agit de savoir s'il y a du talent. Un livre où il n'y a pas de talent est indigne d'attirer notre attention. Intérêt, vie, émotion, mouvement, dépendent de ce qu'on y a mis de talent.
Mais en quoi consiste le talent ? et comment le reconnaître ? Evidemment le goût nous le dira : mais il faut aussi des points de comparaison, c'est-à-dire de la lecture. L'éducation du goût existe. Elle est même quelquefois très lente, comme l'éducation de l'oreille en musique.
Et voici que se pose cette interrogation grave : Doit-on lire beaucoup d'auteurs ou doit-on lire pou d'auteurs ? En d'autres termes, quels auteurs doi.on lire ?
Selon Pline, il faut lire « beaucoup les auteurs, mais non pas beaucoup d'auteurs », ce qui signifie : « Ne lisez que des livres excellents ». Sénèque est formel là-dessus :
« La lecture d'une foule d'auteurs et d'ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l'inconstance. Fais un choix d'écrivains pour t'y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des
lrf LA FORMATION DU STYLE
souvenirs qui te soient fidèles... Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d'hôtes et pas un ami. Même chose arrive nécessairement à qui néglige de lier commerce avec un auteur favori pour jeter en courant un coup d'œil rapide sur tous à la fois \ »
Bonald a éloquemment constaté les inconvénients de l'excès des lectures. Lire trop de livres, c'est risquer de tomber dans les réminiscences ; on devient « inhabile à produire », on n'ose plus être « original k « Cet inconvénient du trop grand nombre de livres se faisait, sentir du temps de Hobbes, qui disait plaisamment, en parlant de quelques savants de son temps : « Si j'avais lu autant de livres que tels et tels, je serais aussi ignorant qu'ils le sont 2. »
M. Petit de Julleville est moins sobre dans ses conseils. La quantité des livres ne l'effraye pas.
Croit-on, dit-il, qu'un écolier diligent ne puisse se réserver par jour une heure au moins pour la lecture ? Admettons que cette heure soit difficile à trouver à certains jours. N'en peut-on distraire trois ou quatre au moins des jours de congé ou de vacances ? Or, une heure par jour en moyenne, cela fait trois cent soixante-cinq heures en un an, ou mille quatre cent soixante heures en quatre années, de la troisième à la philosophie. En mille quatre