‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 9 sur 141 · LA VRAIE LECTURE · texte numérisé non relu

LA VRAIE LECTURE

le fléau. Les vrais liseurs parlent gravement, même des livres qui leur déplaisent. Les faux liseurs seuls font les difficiles. N'oublions jamais le mot de Gœthe : « Il n'y a pas de mauvais ouvrage qui ne contienne quelque chose de bon. » Peu de gens ont le courage de dire qu'ils ne lisent pas. Vantez-leur Rousseau, Moncesquieu, Chateaubriand, YÉmile, la Vie de Rancé, ils ;*épondent dédaigneusement, faute d'avoir lu, et ils aiment mieux garder leur fausse opinion que d'avouer qu'ils n'ont pas le droit d'en avoir.

« Apprendre à lire, disait Gœthe dans les dernières années de sa vie, en 1830, apprendre à lire est le plus difficile des arts... J'y ai consacré quatre-vingts ans et je ne puis pas dire que je sois arrivé à me satisfaire. »

Les beautés littéraires sont fixes. Il faut seulement les reconnaître à travers les formes variables. Les habitudes d'esprit, les préjugés d'école nous créent des résistances injustes. Pour bien comprendre un auteur ; pour aimer, par exemple, nos écrivains contemporains, il faut, se pénétrer de cette vérité, que le style évolue comme la langue et que l'art est toujours en marche. On ne peut plus écrire aujourd'hui comme on écrivait au xvme siècle ; au xvme siècle, on n'écrivait pas comme au xvne, et le style du xvne n'est plus le même que celui du xvie. Victor Hugo est l'égal de Ronsard. Les Lettres de mon moulin de Daudet peuvent passer pour classiques, et Lamartine est supérieur à Malherbe.

« Le style, dit Mme de Staël, doit subir des changements par la révolution qui s'est opérée dans les esprits et dans les institutions ; car le style ne consiste point seulement dans les tournures grammaticales ; il tient au fond des idées, à la nature des esprits ; il n'est point une simple forme. Le style des ouvrages est comme le caractère d'un homme ; ce caractère ne peut être étranger ni à ses opinions ni à ses sentiments ; il modifie tout son être K »

Joubert précise encore la question :

« Si, sur toutes sortes de sujets, dit-il, nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n'aurions point de vérité dans le style ; car nous u'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs... Le bon goût lui-même, en ce cas, permet qu'on s'écarte du meilleur goût, car le goût change avec les moeurs, même le bon goût 2. »

Certaines gens lisent pour passer le temps, et ne

demandent qu'à être amusés. Ils sont hors de cause.

Les érudits lisent pour se documenter. Ils n'ont

Page 1