Lettre à l'Académie, ch. vi
fi. Comparaison des hommes illustres de l'antiquité, 2* vol.
défend l'État, la liberté, les lois contre les conquérants du monde, et quitte enfin la terre, quand il n'y avoit plus de patrie à servir. Un digne élève de Socrate seroit le plus vertueux de ses contemporains ; un digne émule de Caton en seroit le plus grand. La vertu du premier feroit son bonheur ; le second chercheroit son bonheur dans celui de tous. Nous serions instruits par l'un et conduits par l'autre, et cela seul décideroit de la préférence : car on n'a jamais fait un peuple de sages, mais il n'est pas impossible de rendre un peuple heureux.
(J.-J. Rousseau. Discours sur l'Économie politique.)
La facilité même du parallèle nuit malheureusement à sa bonne qualité. Sorte d'à priori littéraire, il tend à supprimer les ressemblances, à exagérer les oppositions, à remplacer par le parti pris des contrastes le naturel et. les gradations nuancées.
Il faut savoir combattre cette tentation et ne pas hasarder des parallèles à propos de tout. Méfionsnous surtout du parallèle restrictif, trop limité, trop tranchant. On a fait autrefois du parallèle à outrance.
Il est aisé, précisément parce que l'antithèse est facile. Pour beaucoup de gens, c'est du métier, un simple « truc ». Voilà l'écueil. L'antithèse devient alors haïssable.
Des écrivains l'ont prodiguée dans leurs écrits : Sénèque, Pline le Jeune, Salvien, Lucain, saint Augustin, chez, les Anciens ; et chez les Modernes Gués de Balzac, Voiture, Saint-Evrcmond, Fléchicr, Duclos. et de nos jours Victor Hugo, Vacquerie.
l'esprit d'antithèse 221
En forçant l'antithèse, on tombe dans le style précieux, dans le gongorisme, le trait, 1'aifectation, le jeu de mots. On altère des pensées vraies, on fait passer des pensées fausses ; tout ce qu'on écrit est artificiel ou puéril.
Voici quelques antithèses-traits d'esprit, qui ne sont acceptables que si l'on n'en abuse pas.
On s'ennuie presque toujours avec ceux que l'on ennuie.
Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien que ceux qui nous en font 1.
Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux que celui qui ne plaît à personne. (Saint-Réal.)
Sous Auguste, la liberté ne perdit que les maux qu'elle peut causer, rien du bonheur qu'elle peut produire. (Saint-Évremond, Les Romains.)
Je disais à madame du Chatelet : Vous vous empêchez de dormir pour apprendre la philosophie ; il faudrait, au contraire, étudier la philosophie pour apprendre à dormir. (Montesquieu, Pensées diverses.)
Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. (La Bruyère.)
« Il ne faut pas, dit un penseur qui a fait sur le style un ouvrage de considérations générales, il ne faut pas faire contraster les mots entre eux, ni les mots avec les choses ; il faut que les contrastes soient entre les idées 2. »
C'est pour avoir oublié ce précepte que tant d'auteurs sont insupportables. Au xvne siècle, toute
1. Cet axiome est le sujet même d'une pièce de Labiche : U voyage de M. Perrichon.